Pour que les femmes et les hommes
vivent de la terre durablement

Un p’tit tour du coté des fermes atypiques de Haute-Savoie

par Mackiewicz-Houngue Myriam

Un p’tit tour du coté des fermes atypiques de Haute-Savoie

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Myriam MACKIEWICZ HOUNGUE et Emmanuel BAYLE sont respectivement Responsable des activités d'AVSF au Togo et au Brésil. A la suite de l'assemblée générale d'AVSF en France en juin 2013, ils ont visité une exploitation paysanne en Haute-Savoie, d'où ils nous confient leurs impressions sur l'agriculture paysanne qui y est pratiquée.

Nous quittons Lyon le dimanche 30 juin, le lendemain de l’assemblée générale d’Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières. Bénédicte, membre active d’AVSF, nous raconte qu’elle a connu la naissance de Vétérinaires Sans Frontières en 1983, depuis l’école véto de Nantes, où elle a fait ses études. Son mari, Michel, est également vétérinaire et exerce en clientèle rurale, auprès des éleveurs de montagne qui fabriquent le célèbre reblochon. C’est donc un sympathique couple de vétérinaires engagés qui nous accueille et nous emmène à la rencontre de paysans de Haute-Savoie. Dans la voiture, Bénédicte nous confie qu’elle a beaucoup apprécié la fusion entre les « vétos et les agros », qui partagent le même combat pour l’agriculture paysanne ! Donatrice depuis de nombreuses années, elle se mobilise maintenant pour faire connaitre AVSF dans sa région et prend plaisir à donner de son temps et de son énergie. Elle fait ainsi vivre la délégation régionale Rhône-Alpes d’AVSF en Haute-Savoie, en initiant des évènements, aux côtés d’autres associations de solidarité internationale implantées sur ce territoire.

D’Annecy, nous rejoignons à Annemasse un petit groupe de personnes mobilisées par Bénédicte, pour notre petit tour de fermes…La première rencontre nous emmène dans le petit village de Faucigny, non loin d’Anemasse. Sylvie nous accueille dans sa savonnerie, au rez-de-chaussée d’une belle maison en bois récente et moderne, qui surplombe un vaste plateau. La vue est impressionnante ! Une savonnerie, mais « quel rapport avec l’agriculture paysanne pensez-vous peut-être ? Vous êtes allés faire du tourisme plutôt que des visites de ferme ? » Et bien pas du tout, Sylvie Dalibard est une « défricheuse », une femme qui croit à ses projets et qui a tout planté pour créer son élevage d’ânes, quand personne n’y croyait. Infirmière installée à Bonneville, elle a depuis son enfance la passion des ânes. En 2009, elle décide de reprendre des études pour se former à l’élevage des ânes, dans l’idée d’utiliser le lait d’ânesse, aux vertus ancestrales,  pour la fabrication de savons. Elle s’installe en 2010, en achetant avec son mari un petit bout de terrain pour construire sa maison et son labo/unité de fabrication de savon artisanal. Elle a aujourd’hui une vingtaine d’ânes, sardes et de Provence, qui pâturent sur des terrains loués. L’âne est un formidable défricheur de terrains : Sylvie a donc démarché les propriétaires de terrain d’altitude en friche, où la forêt avait progressivement avancé, et leur a proposé de les leur louer et de redonner à ces terrains une vocation agricole, en coupant les arbres, dessouchant... Une habitante du village, qui avait accepté de lui prêter un terrain, le lui a repris dès qu’il a été défriché pour le mettre en vente, en Suisse, en tant que terrain constructible, en dehors de tout cadre légal ! La question du foncier, dans cette région proche de Genève où les prix flambent, est brulante.  

En Haute-Savoie, le modèle agricole largement prédominant est un élevage laitier de petite taille, engagé dans des démarches qualité grâce aux AOC (Reblochon, etc.) Pour mener à bien son projet, Sylvie a donc dû faire céder les résistances des  gens du pays, qui la voyaient comme une fada, aux idées loufoques. La chambre d’agriculture ne croyait pas non plus vraiment à son projet et c’est avec l’appui d’éleveurs d’ânes chevronnés, de Provence et de Savoie, qui ont accepté de lui transmettre un peu de leur savoir-faire, qu’elle a pu démarrer. Par conviction, elle a choisi un modèle agricole exigeant, au sein duquel elle maitrise la totalité du « process » : depuis l’élevage extensif des ânes, en passant par la traite manuelle, jusqu’à la fabrication des savons. Aujourd’hui, elle trait les ânesses deux à trois fois par jour, après que celles –ci aient allaité leurs ânons. En effet, une des particularités de la traite est que les ânesses ne donnent leur lait qu’en présence de leurs ânons ! L’ocytocine, hormone qui provoque la montée de lait, n’est donc déclenchée qu’à la vue de leur progéniture ! Ici je me permets une petite digression : cette hormone est la même chez les femmes. Ce qui m’a fait penser à l’allaitement et aux difficultés pour les femmes d’arriver à avoir du lait avec un tire lait, sans présence de leur bébé. Une des « techniques »  recommandées consiste justement à avoir une photo du bébé à coté de soi, pour favoriser la montée de lait ! C’est donc une similitude entre les mammifères animaux et humains ! Revenons à nos ânons… Avec le lait d’ânesse, Sylvie fabrique artisanalement des savons, auxquels elle ajoute des huiles essentielles, dont de l’huile ylang ylang de Madagascar...Tous les ingrédients sont bio ! Eleveuse, artisane, vendeuse…Sylvie est au four et au moulin : à la traite, aux foins, à la fabrication des savons et à la vente…Elle vend au sein de marchés paysans mais avoue que ça lui prend beaucoup de temps et qu’elle souhaite désormais privilégier la vente au sein de points de vente collectifs et par internet. La vente de savon commence doucement à porter ses fruits… Elle vient également de commencer en 2013 une activité d’accueil à la ferme, avec Accueil Paysan, pour diversifier les sources de revenus… Elle propose aussi des activités de « médiation asine », en accueillant des enfants handicapés sur la ferme, à la journée, autour de la rencontre avec l’animal.

Le petit groupe de visiteurs, dont nous faisons partie, serait bien resté toute l’après-midi à échanger avec Sylvie, qui était d’ailleurs ravie de nous conter son « aventure » agricole et artisanale, ponctuée de déboires et de joies ! Mais c’était sans compter le planning de ministre concocté par Bénédicte, qui nous incite fermement à remonter dans les voitures et demande à Michel, son sympathique mari, d’appuyer sur l’accélérateur, en pleine route de montagne ! Direction : une ferme maraichère de la plaine, où nous attend Jérôme, un des 3 jeunes associés du GAEC (Groupement Agricole d'Exploitation en Commun)

Avant d’y arriver, on devine au loin la ville de Genève et le lac Léman…Les maisons des alentours sont cossues, on nous explique que le coin est habité majoritairement par les suisses et que la proximité avec le voisin helvétique a entrainé une envolée des prix du foncier et de l’habitat ; du coup, les français habitant ce coin ont intérêt à aller travailler en Suisse pour faire face au coût de la vie ! Autant dire que l’enjeu autour de la défense du foncier agricole est de taille ! C’est ce à quoi s’attelle notre charmant hôte, Jérôme, qui, en plus de ses 50 heures de travail hebdomadaire, milite à la confédération paysanne, les soirs…

Il nous explique ainsi qu’en France, la surface agricole qui disparait chaque année équivaut à celle d’un département.  En Haute-Savoie, et en particulier dans son coin, le plateau du Faucigny, beaucoup d’agriculteurs partiront à la retraite dans une dizaine d’années et qu’il faut préparer la relève. Il nous fait part d’une expérience originale : la mise en place d’une couveuse d’activités agricoles, pour les jeunes. La couveuse, baptisée, INITIATERRE permet à des jeunes de tester leur envie de création d’activités…en limitant les risques.

Le GAEC maraicher, la Pensée sauvage est une illustration d’une agriculture intensive en main d’œuvre : ce sont 3 associés qui travaillent à temps plein sur un terrain loué de 2 hectares, dont une personne sur la transformation de produits (liqueur et plantes  aromatiques). Pour répondre à notre question bateau «  Comment sont calculés les prix des paniers de légumes bio » ?  Jérôme nous présente le modèle économique de leur GAEC. Tout repose sur le partenariat avec deux AMAP3. En effet, l’exploitation vend toute sa production de légumes frais à ces deux AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) ce qui représente 80 paniers hebdomadaire. Pour calculer le prix des paniers, les AMAP et le GAEC ont eu le raisonnement suivant : à quel prix annuel doivent être vendus les paniers afin de couvrir les couts de production et de rémunérer la main d’œuvre  - 2 équivalents temps plein- (à hauteur de 50h / semaine) au SMIC horaire ? Après calcul, le panier doit être vendu à 100 € mensuel (soit 1 200 € par an).

Cette définition commune du prix des paniers, permet un partage des risques, notamment climatiques, qui provoquent de grandes fluctuations de production. Cela garantit aussi pour les consommateurs une certaine diversité des produits du panier. En effet Jérôme nous explique que cette définition du prix à partir de la rémunération horaire évite que les producteurs se concentrent ou se spécialisent dans les produits les plus lucratifs ou rentables, ce qui est généralement observé quand les prix sont définis par produit et qui se traduit par des paniers moins diversifiés.

Suite à cette riche et brève visite nous avons regagné la MJC d’Annemasse. Après un apéritif autour de produits régionaux et artisanaux, nous avons poursuivi avec la soirée organisée par Bénédicte, bénévole AVSF, autour du thème « La femme actrice du changement dans le monde rural, ici et là bas. Comment accompagner les femmes dans leur installation? Quels obstacles lever ? Qu’est ce qui freine le développement de leurs micro-entreprises ? »
La présentation de projets d’AVSF au Togo et au Brésil a permis d’exposer les principaux axes de la stratégie qu’AVSF et ses partenaires mettent en oeuvre sur la question spécifique du genre en milieu rural.
Espace Afrique International, Women in Europe for a Common Future (WECF) et l’association Tagayt, qui ont une implantation en Haute-Savoie, ont également présenté leurs actions et leurs méthodologies de travail pour améliorer la condition des femmes, promouvoir leurs activités économiques et améliorer l’équité entre les genres.
A la suite de ces présentations, un petit débat a permis d’aborder les thèmes présentés avec le public venu partager ce moment. Il est ressorti de ces échanges que, quelque soit les contextes, les femmes en milieu rural sont confrontées à des difficultés similaires d’accès aux ressources productives, de reconnaissance de leur travail etc. Il est ressorti également que les actions locales sont importantes mais pas suffisantes : des politiques publiques adaptées sont nécessaires pour atteindre l’autonomisation des femmes et la diminution des inégalités homme-femme.

Myriam MACKIEWICZ HOUNGUE et Emmanuel BAYLE – Lomé et Recife – 18 juillet 2013