Pour que les femmes et les hommes
vivent de la terre durablement

Augmenter la souveraineté alimentaire des pays du Sud

Susan GEORGE, Essayiste et romancière

Depuis quand la spéculation sur les denrées agricoles existe-t-elle réellement ?

Le dérèglement des marchés de denrées alimentaires commence avec une loi passée en 2000 dans la période de frénésie de déréglementation aux Etats-Unis, la Commodity Futures Modernisation Act. Il y a toujours eu des “spéculateurs” opérant sur les marchés des denrées alimentaires et ce dès le début du grand marché de Chicago, vers 1860. Mais on avait, d’un côté les agriculteurs qui voulaient vendre leur récolte - et surtout savoir sur combien ils pouvaient compter pour la prochaine campagne - , et de l’autre côté les transformateurs - boulangers, fabricants d’aliments pour bétail, etc. - qui voulaient eux aussi fixer le prix à p ayer à l ’avance. Les “spéculateurs” étaient donc à l’époque des professionnels, qui pariaient sur l’évolution des prix et jouaient un rôle de “lissage” de ces prix. “Spéculateur” à l’époque n’était pas un mot péjoratif et beaucoup estimaient qu’ils jouaient un rôle utile, sinon cette pratique n’aurait pas perduré 160 ans.

Tout change en 2000, avec cette loi qui autorise les contrats “over-the-counter” (“de gré à gré”) : plus personne ne sait qui achète quoi, il n’y a aucune obligation d’enregistrer les contrats et une variété époustouflante de produits dérivés sont échangés. Auparavant, il y avait également des règles qui ont disparu, pour empêcher que quiconque ait le pouvoir de manipuler les prix des denrées alimentaires. Que la flambée des prix ait plongé 100 millions de personnes de plus dans la faim chronique était le cadet des soucis des spéculateurs.

Quand la crise des subprimes éclate en 2007, les spéculateurs prennent peur, se retirent de ces marchés et commencent à placer massivement des fonds sur les marchés des denrées alimentaires. D’un volume de 13 milliards de $US en 2003/2004, ces marchés passent à 60 milliards $US en 2008. Au mois de mars 2008, le prix du blé augmente de 31 % en une seule journée. Seule une minuscule fraction de ces acheteurs avait l’intention de se faire livrer les denrées en question : on achetait des contrats-papier, c’est tout, en faisant des gains sur les hausses des prix.

Comme le prix américain à l’exportation est de facto le prix mondial du blé, du maïs, du soja et dans une moindre mesure celui du riz, des millions de gens à des milliers de kilomètres voyaient un beau matin leur tortilla ou chapati doubler ou tripler de prix.


Que pouvons-nous faire, en tant que citoyen, pour lutter contre cette situation ?

Comme il s’agit d’un phénomène purement financier et largement contrôlé par les USA (même si les spéculateurs de partout peuvent jouer !), le citoyen doit se joindre aux campagnes de mobilisation pour “mettre les marchés sous tutelle”. Il faut bien comprendre que la déréglementation de ces marchés permet à une infime minorité de gagner de l’argent et affame des millions de personnes. Nous pouvons tous militer contre l’accaparement de terres pour l’agrobusiness ; nous devons, chacun en fonction de ses moyens, aider les populations victimes à pratiquer une agriculture biologique sans être inféodés à l’agrobusiness. Il est primordial de lutter pour augmenter la souveraineté alimentaire* des pays du Sud.

*Souveraineté alimentaire : C’est le droit des populations et des Etats de mettre en place des politiques agricoles et de protection des prix les mieux adaptées à leurs besoins.

Propos recueillis par Gaëtan DELMAR

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