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Pour le bon goût du chocolat

Reportage en Haïti

Pour le bon goût du chocolat Image principale

Un ascenseur social au goût de cacao

La plus grande fierté de ce planteur de cacaoyers, de 50 ans, ce sont bien sûr ses cinq enfants tous passés par l'université et dont le dernier, agronome, reprendra sûrement l'exploitation familiale. Car Jude Dorastin en a fait une belle affaire. Pas par hasard. « J'y travaille jour et nuit» nous dit-il. Mais s'il vit bien de ses cinq hectares dont la moitié est consacrée au cacao, c'est aussi parce qu'il a cru, très vite, que son cacao pouvait être de meilleure qualité et donc plus rentable.

C'est sa deuxième fierté. Celle d'avoir réussi à convaincre les planteurs qu'il fallait modifier la fabrication de la fève de cacao et passer par la fermentation qui permet à la fève d'intégrer, d'assimiler plus d'arômes. Au départ il se heurte à un mur. A quoi bon passer par la fermentation ? Les fèves se vendent, certes pas cher, mais elles se vendent tout de même sur le marché américain pour du chocolat de seconde catégorie. Et finissent sûrement dans les Mars et autres Bounty. Pourquoi se compliquer la vie ? Les fèves fermentées c'est plus complexe à produire, plus long à obtenir, il faut suivre une formation et l'argent rentre plus tard. Pourquoi changer les habitudes ?

Jude Dorastin n'était pas de cet avis. Il a pris son temps, brassé ses arguments dans tous les sens,  tenu causeries sur causeries au cœur même de la forêt, sous les cacaoyers, et voilà que les 2 500 planteurs de sa région ne jurent que par la fermentation. Une bonne partie a suivi la formation technique assurée par Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières. Une petite révolution. Une grande victoire pour Jude. « AVSF, c'est notre grand-père, dit-il avec le recul. L'association nous a fait grandir et mûrir. Elle nous a aidés moralement, économiquement et techniquement. Et elle a su former les Hommes du terrain pour donner vie à nos assemblées locales. AVSF nous a appris à nous exprimer et à prendre des responsabilités. »

L'union de la coopérative fait la force

Visiblement Jude a vite et bien appris. Ce petit homme fin et vif, intelligent, clairvoyant, amateur de musique reggae qu'il écoute tout en travaillant, a la répartie facile. Il s'enflamme dès qu'il envisage l'avenir du cacao dans le nord d'Haïti. Il veut d'abord que la Feccano, la fédération des six coopératives de cacaoyers du nord, rassemble encore plus d'adhérents. Mais il traîne encore dans les campagnes une vieille méfiance. Non pas à l'égard des coopératives, bien au contraire, mais une méfiance pour y adhérer. Car le temps n'est pas si lointain où le mouvement coopératif avait la réputation d'être un repères d'opposants politiques. Méfiance, méfiance !

Jude Dorastin, bien soutenu par la Feccano et son coordinateur Guito Gilot, avance un argument qui porte. « Plus nous serons de coopérateurs et plus nous pourrons négocier les prix. Aujourd'hui les intermédiaires achètent la livre de cacao entre 17 et 20 gourdes (entre 3,5 et 4 euros) alors que la coopérative paie entre 23 et 25 gourdes (4,5 à 5 euros). » Et dans son élan, Jude, toujours un peu fou dans ses prévisions, lance en forme de provocation : « Dans 10 ans, nous produirons six fois plus. Et je ne rigole pas. Il suffit que chaque producteur plante cent nouvelles plantules de criollo. Et le pari sera gagné. » Au fond, cet homme astucieux et téméraire a bien relevé des défis plus compliqués et plus risques. Alors, pourquoi ne pas le croire ?


Dominique Gerbaud, ancien grand reporter et rédacteur en chef de La Croix

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