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Nelly, depuis sa naissance dans les cacaoyers

Reportage en Haïti

Depuis sa naissance dans les cacayoers Image principale

La moitié des planteurs de cacao sont des femmes

Ses parents, ses grands-parents plantaient des cacaoyers dans le nord d'Haïti. Nelly Semerant continue. A Robillard, dans la commune d'Acul-du-Nord, sur la côte nord d'Haïti. Nelly n'est pas une exception puisque la moitié des planteurs de cacao sont des femmes. A 50 ans, seule sur deux hectares répartis sur quatre parcelles, le cacao représente toutes ses ressources. 500 à 700 euros par an selon le climat et le cours du cacao. « C'est un métier fatiguant pour une femme, mais il faut le faire pour vivre avec trois enfants et sans homme à la maison. »

En effet, Nelly cueille elle-même les cabosses à l'aide d'une gaule mais pour les travaux les plus physiques et les plus pénibles elle pratique ce qu'on appelle à Cap-Haïtien le « ramponaux ». Deux fois par an elle fait venir une dizaine d'hommes qui nettoient ses parcelles et sarclent. « Ce sont des gens sans travail. Au moins ce jour-là ils ont un repas chaud. Et je leur donne deux euros pour la journée. » (ce qui correspond au salaire journalier minimum légal en Haïti ndlr).

A dire vrai, cette femme à la forte personnalité mène bien sa barque. Elle sait et fait ce qu'elle veut et pour l'instant, pas question de changer les vieilles habitudes héritées du grand-père. « Elle devrait renouveler ses cacaoyers, tous très vieux, les couper et les greffer » raconte Rodney Bruno, agronome de la Feccano, la fédération des producteurs de cacao du nord, qui rassemble 2 500 planteurs et se bat pour un cacao et un chocolat de qualité. « Les cacaoyers de cette région d'Haïti, poursuit l’agronome Rodney, ont souvent plus de 70 ans, et 90 % ont plus de 25 ans. Or le cacaoyer donne à plein rendement entre 5 ans et 20 ans. A partir de 25 ans, il donne de moins en moins. »


Une amélioration à long terme de la qualité du cacao

Au début, Nelly Semerant écoutait les explications de l'agronome mais elle était difficile à convaincre. Il a fallu le programme d'Agronomes et Vétérinaires Sans Frontière, programme qui repose sur une formation des paysans et une incitation à la production d'un cacao de qualité pour qu'elle accepte de changer ses pratiques. Elle a promis de faire élaguer ses plus jeunes cacaoyers et de faire couper certains arbres trop hauts qui font trop d'ombre. Fâcheux pour le rendement à court terme.

Dans l'immédiat, elle s'attaque à une parcelle non cultivée juste derrière sa petite maison en parpaings. « Je vais y mettre 250 cacaoyers. Du criollo. » Et sur les conseils du technicien, elle ne mettra rien d'autre. Seuls quelques arbres pour faire un peu d'ombre en période sèche. Ses cacaoyers seront tous de la variété criollo. On parle de « parcelle pure » alors que les anciens vergers ont souvent été plantés avec un mélange des variétés criollo, forastero et trinitario. Une petite révolution pour Nelly, une grande victoire pour Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières qui promeut la culture en parcelle pure pour obtenir des fèves de qualité homogène et faciliter leur transformation. «  Vous allez être content, agronome, puisque j'écoute vos conseils » lâche -t-elle en se tournant vers Rodney. « Vous n'oublierez pas de me donner des plantules de Criollo. »

La formation assurée par AVSF a eu un autre effet sur Nelly. Depuis peu toutes ses fèves passent à la fermentation pour qu'elles s'imprègnent davantage de tous les arômes. Là encore c'est un changement radical et le résultat de longs mois d'échanges d'informations et de palabres. C'est une victoire pour AVSF car l'affaire n'était pas gagnée d'avance. « La fermentation, c'est à la fois plus complexe et plus long alors que les paysans veulent du liquide le plus vite possible » explique Guito Gillot le directeur de la Feccano.

L'an dernier, Nelly Semerant a connu des moments difficiles. Par manque de fonds de roulement la Feccano ne lui a payé ses fèves que deux mois après la livraison. « En attendant j'allais au marché pour vendre des bananes, des fruits de l’arbre à pain, des oranges. Je revenais avec du sucre, du sel, de l'huile, du café... Et j'ai tenu deux mois. Après quand une grosse somme est arrivée, c'était la fête ! » Et c'est d'abord cela que retient Nelly. Elle sait qu'elle a la chance de posséder deux hectares et de vendre à un bon prix grâce à la coopérative. Et puisque le pari d'AVSF d'inciter les paysans à produire un cacao haïtien de qualité est en passe d'être gagné, Nelly vendra ses fèves plus chères.

Dominique Gerbaud, ancien grand reporter et rédacteur en chef de La Croix

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