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Les chèvres du bout du monde

Reportage en Haïti

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Si le monde a un bout, c'est chez elle. Loin, très loin sur le plateau  central d'Haïti. Elucienne, 24 ans, nous y attend avec ses 27 chèvres. Quel parcours pour cette jeune chevrière ! A 19 ans, elle est encore en classe de 3e et ses parents petits paysans, ne peuvent plus payer sa scolarité. Elle se lance dans une formation à la production agricole au sein de l'organisation du Mouvement des Paysans Papaye (MPP). Elle y apprend à tenir un jardin maraîcher. Au bout d'un an, à l'été 2010, elle n'a toujours pas de métier et est animatrice bénévole du MPP. Mais elle a une petite idée en tête : élever des chèvres. Elle joue ce qu'on appelle en Haïti, les « Madames Sara » ou « voltigeuses ». C'est dire qu'elle passe de ferme en ferme – l'habitat y est très dispersé – achète la production des paysans et la revend au marché avec un petit bénéfice. En un an, elle économise 100 euros. C'est assez pour acheter deux chèvres de neuf mois et des semences de haricots.

Un crédit accessible pour les jeunes paysans

C'est alors qu'elle apprend qu'Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières vient de lancer, en 2011, un programme d'accompagnement pour les jeunes paysans de 20 à 40 ans avec le concours du Ministère de l’Agriculture d’Haïti (MARNDR). L'objectif est de leur apprendre à monter une ferme, puis de les y aider. C'est exactement ce que recherche Elucienne. Mais AVSF a posé des conditions : le candidat doit assurer 10 % d'apport personnel. Elle les a. Ensuite le bénéficiaire recevra 45 % de subvention plus 45 % de crédit, emprunté à un taux de 12 % par an. 12 % c'est peu dans une région où l'argent disponible est rare et où les prêts, plutôt orientés vers le petit commerce,  atteignent souvent 36 %. « Avec de tels taux usuriers, les gens ne voulaient pas se lancer dans la profession agricole, note Carmille Joseph, le coordinateur d'AVSF. Ce fut notre force d'avoir pu obtenir des crédits plus abordables et d'avoir apporté de l'argent frais. » Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières a sélectionné 162 projets de jeunes paysans voulant s'installer. Dont celui d'Elucienne Gerderme qui reçoit alors 1 500 euros et se lance dans un emprunt de 1 000 euros.

Avec cet argent, elle achète 12 chèvres et un bouc, une parcelle de 1,5 ha pour deux jardins : l'un de fourrage, l'autre de maraîchage ; jardins qu'elle fait clôturer. Elle fait aussi construire une petite bergerie. Un an plus tard, elle avait déjà vendu 25 petites chèvres et un bouc et gagné ainsi 2 200 euros. En partie parce qu'elle a visé juste et misé sur une race améliorée très recherchée. Elle pourrait même rembourser son emprunt dès cette année. La partie est gagnée pour Elucienne !

Reprendre ses études que ses parents n’ont pu lui offrir

Sauf qu'elle a un autre projet. Encore plus ambitieux. Avec cet argent elle va se payer... les études que ses parents ne pouvaient lui offrir. La voilà, à la rentrée 2012, de retour au lycée, en seconde. En internat, à 23 ans, chez les pasteurs protestants de Thomassique. « Au début c'était dur mais j'ai bien été obligée de m'adapter. Mes frères et mes parents s'occupent des chèvres pendant la semaine et je les retrouve le vendredi soir. Je les aime mes chèvres, ce sont un peu mes enfants. Elles se sont habituées à moi et quand je repars pour l'internat le lundi elles me suivent sur la route et elles pleurent. »

Ses camarades de classes ne sont pas surpris de voir arriver chaque lundi cette jeune paysanne de 24 ans. Ils sont plutôt admiratifs et veulent venir… voir ses chèvres du bout du monde. Elucienne veut devenir agronome et avec cette volonté et cette expérience elle y arrivera. « J'ai envie de réussir parce qu'à un moment donné des gens ont cru que je pouvais réussir. »

Dominique Gerbaud, ancien grand reporter et rédacteur en chef de La Croix

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