Pour que les femmes et les hommes
vivent de la terre durablement

QUAND LA NATURE DOMINE ENCORE L'HOMME...



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QUAND LA NATURE DOMINE ENCORE L'HOMME...

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30 novembre 2012 – 9h

Communauté de Mama Yeque, District Cenepa

C'est presque l'heure du départ. Nous nous retrouvons ce matin pour un dernier petit déjeuner à base d'igname et de poulet avant de quitter définitivement Mama Yeque et reprendre le chemin de "l'autre monde".

Hier soir, accompagné par sa femme Laetitia Ukunchay Samekash, Cevelio nous a raconté ses propres expériences de prise de Yawachka, une plante hallucinogène d'Amazonie qui permet aux vivants de regarder leur passé et voir déjà les prémisses de leur futur ... Cevelio s'y est vu habillé à l'occidental, "en costard cravate" nous dit-il. "C'est qu'un jour tu seras parlementaire -", lui avait lancé Cesar, déclenchant un rire presque hilare chez notre jeune leader. "Il a vraiment toutes ses chances de l'être un jour", avait alors rajouté très sérieusement Cesar à notre intention.

Christophe lui est assis à table et lit. Pendant que nous écoutons une dernière fois les récits de Cevelio, Christophe en bout de table dévore sans relâche des livres très sérieux qu'il a empruntés dans la bibliothèque de l'organisation. L'heure n'est pas à rire, son air est grave, le temps presse.

"Tengo la impresión que te duele una muela" (j'ai l'impression que tu as une rage de dents), lui lance Cesar d'un ton provocateur.... Christophe sourit, mais se replonge vite dans ses lectures, juste avide d'apprendre et comprendre.

C'est l'heure de l'au-revoir. Un appel de Manguare, cet énorme instrument taillé dans une seule pièce de bois, qui sonne l'appel. L'Assemblée est de nouveau réunie et laisse place à des discours et des présents que nous offrent à tout de rôle des femmes et des Apus.

Il est temps pour nous de nous exprimer. Trouver vite quelques mots, simples si possible, sincères naturellement et qui puissent traduire quelques'unes de nos impressions de ce séjour trop court.

"Je suis venu ici parmi vous pour découvrir et comprendre. Je pars heureux d'avoir tant appris (...). Contrairement à ce que certains disent de vous, les Awajun, vous n'êtes pas pauvres. Vous possédez de multiples richesses : celles naturelles que vous offrent la forêt et le fleuve, vos savoir-faire ancestraux dans l'utilisation de ces ressources mais aussi votre culture, vos chants, vos danses. Non, je ne crois pas que vous soyez pauvres, mais oui, vous êtes bel et bien menacés ! (...) Là où nous le pourrons, nous vous aiderons à développer des activités qui vous permettent d'accéder à de nouvelles ressources financières : la production et commercialisation d'un cacao de qualité, l'amélioration de l'élevage de volaille ou de poissons, ... Nous travaillerons avec vous pour offrir aux jeunes et à vos enfants des perspectives d'avenir qui leur permettent de rester sur ces terres. Mais nous travaillerons aussi avec vous pour défendre vos savoir-faire ancestraux, pour protéger votre forêt, pour maintenir votre autonomie, pour défendre votre territoire ..."

Je quitte maintenant avec regret nos hôtes. Encore isolé pour quelques instants au milieu de cette immensité forestière, je reste impressionné par cette Nature qui domine encore l'Homme et que ces indigènes Awajun, avec une détermination sans faille, veulent préserver à tout prix. Je pars convaincu que notre coopération devra s'adapter à ce peuple et cette culture dont nous percevons tous la richesse, mais que nous connaissons encore à peine. Il nous faudra tous être attentifs à ce que nos actions n'affaiblissent pas l'autonomie de ces populations et ne fragilisent pas les savoir-faire ancestraux qu'ils détiennent pour un usage respectueux de cette nature environnante ...

Je ne sais si les dernières paroles que Cesar, Christophe et moi avons prononcées devant les Apus réunis à Mama Yeque furent les bonnes. J'ai pour ma part tenté de peser chacun des mots. "Il n'y a pas pire chose que de mentir à un Awajun", nous avait dit Cevelio. Chose entendue .... Nous ne mentirons pas dans notre coopération.

Lima - Paris - Hauteluce
Frédéric Apollin
Janvier 2013