Pour que les femmes et les hommes
vivent de la terre durablement

CAP ROUGE : UN TABLEAU RURAL VIVANT



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CAP ROUGE : UN TABLEAU RURAL VIVANT

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« Compe mwen, kijan ou ye ?

Pa pi mal, non gras a Dieu e ou mem ?

M’la wi, na’p kembe. Et pitit ou ?

Yo la wi »

Compère, comment allez vous ?

Pas plus mal, non, grâce à Dieu, et vous même ?

Je suis là, oui, on se maintient. Et vos enfants ?

Ils vont bien !

Le soleil se lève a peine sur ces hautes terres du plateau de Cap Rouge, suspendu au dessus de la mer des Caraïbes, surplombant la petite ville de Cayes Jacmel sur la côte sud d’Haïti. Ses rayons colorent d’un rouge profond ces terres tout juste travaillées, qui contrastent avec le blanc des roches calcaires. A perte de vue, des femmes, foulards bleus, rouges ou blancs autour de la tête et des hommes, la tête couverte par des chapeaux de paille, s’apostrophent de tous côtés. Leurs salutations se font écho sur tous les versants de ces mornes. Macoute[1] sur l’épaule ou sac sur la tête avec les provisions de la journée, ils partent tous rejoindre à pied le petit bout de terre qui leur permet de survivre. Cette nuit, la pluie tant attendue est tombée, même si encore insuffisante pour nourrir des sols assoiffés après plusieurs semaines de sècheresse. Les femmes sèment déjà le maïs ou le haricot, pendant que d’autres hommes travaillent en combit[2] et préparent la parcelle en retournant à la houe et au pic les mottes de terre.

A leurs habits et leur maison, point besoin d’être un économiste chevronné et bardé de diplômes pour comprendre que ces hommes et femmes vivent de peu de choses : vêtements usés, petites maisons de bois, terre et chaux, voire de végétaux pour les plus pauvres, une gamelle de riz ou de semoule de maïs sur le feu, … Pas d’eau potable dans toute la zone. Des enfants courent pieds nus en guenilles et descendent le sentier tracé au milieu des parcelles, des bidons de récupération sur la tête ou au bout des bras. Ils reviennent de l’unique captage d’eau de tout le plateau. Des projets de coopération successifs ont couvert le plateau de citernes d’eau pour récupérer l’eau des toits de ces petites maisons paysannes, ressource vitale pour les hommes et les animaux.

Au milieu des quelques arbres qui subsistent encore à la coupe de bois, malheureusement nécessaire pour survivre lorsqu'on a rien d'autre, on aperçoit partout ces "kay" multicolores. De  petites tombes sont accolées aux maisons. Les vivants côtoient ici les morts, qui partagent encore ces moments joyeux ou non d’une vie que certains qualifient de miséreuse. Dans ce grand jardin cultivé que des peintres d’art naïf ont rendu célèbre, au milieu de ce tableau magnifique et dramatique à la fois, nous avançons en 4x4 sur la route ou ce qui en fait office. Pieds nus, les enfants incrédules et les adultes regardent passer cette machine de la modernité, tandis que nous regardons défiler confortablement assis sur les fauteuils capitonnés du Toyota, leurs propres vies et maisons de terre. Deux mondes se côtoient.

La route se fait de plus en plus étroite. Il ne s'agit bientôt plus que d'un petit lit de roches, et nous décidons d'abandonner là la voiture. Comme tous les paysans de la zone, il nous faut maintenant affronter la grande marche pour se rendre à Michineau dans le bassin versant de Fond Melon où la Commission Européenne et d'autres partenaires nous financent un humble projet d’aménagement de bassin-versant que nous mettons en œuvre avec notre partenaire CROSE[3], un mouvement social et paysan puissant du Sud-est. Nous avons averti Christophe qui nous accompagne que la route n’arrive pas à destination finale, et qu’il faudra marcher deux bonnes heures avant d’arriver à Michineau où nous attend toute la communauté. Et ce n’est pas fini, il faudra bien revenir. Tout ça pour peut-être ne rien voir d'exportable : un comble pour un entrepreneur du commerce équitable. Mais Cécile elle, même si elle ne dit rien, n'en est pas moins heureuse : enfin une journée où elle peut sortir de Port-au-Prince, la folle, mouvementée et aujourd'hui profondément meurtrie…. capitale d’Haïti.



[1] Sac traditionnel paysan en matière végétale

[2] Système d'entraide en travail collectif

[3] Coordination régionale des organisations du Sud-Est