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vivent de la terre durablement

HAÏTI MEURTRIE ET EN COLERE



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HAÏTI MEURTRIE ET EN COLERE

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Devant sa boutique d'artisanat, ouverte en ce jour de Pâques et remplie d'objets peints de toutes les couleurs, plateaux, masques, boîtes, reflets fidèles de l'image idyllique d'une île des Caraïbes, l'homme est assis à l'ombre, les mains croisées sur le dossier de sa chaise, souriant.

Avec Cécile, coordinatrice d'AVSF en Haïti, nous visitons les quartiers de la ville basse de Jacmel. Depuis Port-au-Prince, jusqu'à Léogane et Jacmel, en moins de 35 secondes, le séisme du 12 janvier, le "goulou goulou" comme l'ont baptisé les haïtiens, n'a fait qu'une bouchée de ces maisons de bétons – les "club-sandwich" - dont les dalles, mal ou trop vite construites, se sont effondrées encore entières, créant dévastation et douleur. Des maisons effondrées, des ferrailles emmêlées, des tentes et des campements précaires partout dans les rues.

Cécile le connaît bien, lui chez qui elle conduit souvent les visiteurs qui veulent ramener chez eux un souvenir "d'Haïti Cherie". 

"Ki jan nou ye ? Et famiy ou ?

Et bien nou la, men m'te pedi maman'n ak dam mwen nan seism la …"

Comment ca va ? Et la famille ?

Et bien je suis là, mais j'ai perdu ma mère et ma femme dans le séisme …

L'homme sourit pourtant toujours. A aucun moment, ce sourire ne s'est estompé de son visage. Avec ces quelques mots, tout est dit d'une douleur profonde qu'aucun autre signe visible ne traduit en apparence. Aucune plainte, pas de larmoiement. Quelques mots, la fatalité, la dignité et la vie qui continue. Des remerciements au "bon dye" qui "nous a sauvé, nous les survivants". Combien de tous ceux que nous avons croisés ces derniers jours sont comme lui, à la fois souriants, vivants et profondément blessés ?

La boutique est là ouverte, remplie de ces masques de carnaval – une tradition à Jacmel – mais cette année, ils sont restés invendus parce que ce foutu séisme a semé la pagaille. Mais en ces jours de fêtes de Pâques, pas question de baisser les bras : la vie doit reprendre et les raras ont envahi les routes. Ces bandes de musiciens armés d'instruments que certains pourraient croire sortis d'un autre âge, entraînent derrière eux des femmes et des hommes, aux corps transpirants, dansants sous un soleil de plomb, heureux pour un temps de fêter et oublier. Oublier le séisme et se rappeler du temps où le rara, cette musique et cette danse "endiablées", était une des formes de résistance à la soumission que les colons tentaient d'imposer à leurs esclaves.

A deux pâtés de maison – ou du moins ce qu'il en reste - la mer est bien là, d'une couleur bleue étincelante comme il se doit à cette latitude. Entre les gravas d'une maison tombée et les tentes multicolores et les bâches bleues qui ont envahi la rue, la boutique et son propriétaire sont également là, toujours debouts, en attente de touristes.

Curieusement, des "blancs", on en voit partout sur ces plages paradisiaques où déambulent des vendeurs en tout genre qui tentent de les appâter avec de multiples offres : chapeau de paille, noix de coco, huîtres tout juste récoltées, copies de tableaux d'art naïf. Ils ont beau être blanc, on en voit de toutes sortes, de toute formes et de toutes couleurs, certains plus pâles, d'autres plus jaunes ! Les hôtels qui ne sont pas tombés en sont pleins. Eux remercient deux fois plutôt qu'une le "goulou goulou" et "bon dye" : leurs hôtels ont été épargnés et ils ne désemplissent pas. Bon business. C'est que deux mois après ce 12 janvier, les "blancs" sont venus, nombreux, au chevet d'une île meurtrie par ce tremblement de terre dévastateur.

De tous côtés, les avions sont arrivés et ont débarqué des "volontaires" et des "experts" en tout genre. Ces "blancs" là circulent maintenant dans des voitures rutilantes, couvertes de macarons, de drapeaux et autocollants. Lorsqu'ils se croisent, ils se saluent, à croire qu'ils se connaissent de toujours, à moins qu'ils ne soient perdus dans un pays dont ils découvrent tout et dont beaucoup semblent comprendre bien peu. Difficile pourtant d'ignorer l'histoire d'Haïti, et cette mémoire collective marquée entre autres par de multiples présences et ingérences étrangères, pas forcément toujours appréciées. A croire que ce salut des "blancs" entre eux n'est qu'un moyen de se rassurer sur leur action et la raison de leur présence. Je regarde un peu désorienté ce grand supermarché de l'aide, où chacun tente d'être visible, de dire - ou de se persuader - qu'il est indispensable …

Il y a deux jours, sur la route qui nous a conduit de Port au Prince à Jacmel, une ville aura contre mon gré, retenu mon attention : Léogane, une ville martyr où tout ou presque n'est que gravats et camps. Pas un seul regard qui ne croise une maison ou un édifice effondré ou fissuré, au beau milieu d'une vie qui apparemment a repris avec ses embouteillages, ses tap tap[1] bariolés qui klaxonnent, ses vendeurs et marchandes de rue qui proposent médicaments, crème glacée, viande grillée ou lacets de chaussures. Dans cette ville qui n'en est plus une, l'aide est là, nécessaire qui loge et nourrit des milliers de sans abris. Mais tels ces panneaux publicitaires qui défigurent nos villes en France, des drapeaux et banderoles s'affichent entre gravas et ferrailles tordues. Dans un pays blessé où les haïtiens font face et ont été les premiers sauveteurs de leurs voisins, cet étalage en deviendrait presque arrogant et blessant. Le visage fermé de Cécile et son regard dur en disent long sur sa colère intérieure, elle qui est là depuis plus de vingt ans, même si elle sait que cette présence étrangère continue aussi de soulager des vies. Comme elle, je suis plutôt content de circuler dans un 4x4 blanc – déjà presque trop visible - sans autre signe distinctif.

"Pourquoi ils ne nous laissent pas tranquilles ? Pourquoi on ne leur dit pas de rentrer chez eux et de nous laisser nous arranger entre-nous pendant au moins un an ? me dit, d'un ton volontairement courroucé et provocateur Ti Jean. A la lueur d'une bougie, sous la paillote qui nous sert d'abri ce soir en bordure de mer dans la baie de Ti Mouillage, cet intellectuel haïtien profite de notre présence pour nous signifier clairement sa colère, choqué comme tant d'autres, non pas par cette vague de solidarité, mais par les gabegies et les partages qui ne disent pas leur nom de l'aide internationale. Sa proposition me semble irréaliste mais témoigne d'une fierté blessée. Je ne lui dis pas ; ce serait aussi une provocation. Je me contente, en l'écoutant parler, de siroter une bière Prestige bien glacée, la bière nationale, dont la production un temps arrêtée après le séisme, vient de reprendre. Un vrai soulagement pour tous !  

31 mars 2010. A New York, la conférence pour la reconstruction d'Haïti bat son plein. A Jacmel, dans une pièce éclairée par une lumière blafarde, sur un coin de bureau, profitant d'un peu de courant et d'une connection internet miraculeuse, Philippe, le journaliste de France Inter qui nous accompagne, enregistre sur ses appareils miniaturisés, ce qui demain passera sur toutes les ondes françaises : "L'argent promis peut-il vraiment changer quelque chose ? La réponse de Gérald Mathurin, leader d'un grand mouvement paysan, est claire : rien !"

Rien vraiment ? Je comprends la réponse de Gérald, coordonnateur de ce grand mouvement social du sud-est d'Haïti, CROSE, qui telle une toile d'araignée, a tissé un large réseau d'influence avec des organisations de femmes, de jeunes, de paysans, d'éducateurs, de pêcheurs, etc. Derrière la porte de son bureau où il reçoit presque en audience les nombreuses personnes qui tentent de l'approcher, ce leader d'un mouvement aujourd'hui fort et puissant, ancien ministre de l'agriculture et "ancien" ami de l'actuel président, a eu des mots provocateurs pour un public qui ignore souvent tout d'Haïti. Gérald n'est pas dupe. Derrière ce visage de sage, cette barbe qui commence à blanchir et ces yeux malicieux, cet intellectuel sait bien que l'argent est nécessaire ! Mais il sait aussi combien cet argent – plus de 10 milliards de dollars – fera d'abord et avant tout l'objet d'un partage et d'un retour sur investissement pour toutes les entreprises qui interviendront dans la reconstruction, sans compter les risques de détournement au sein même de l'appareil d'Etat, si fragilisé après le séisme. L'homme parle de manière profonde et pèse chacun de ses mots : en quelques jours, il est presque devenu une star pour avoir géré de manière exemplaire avec le mouvement CROSE et des centaines de jeunes haïtiens bénévoles, l'appui aux familles sinistrées de Jacmel : alors que nous lui parlons, une journaliste canadienne, sortie d'on ne sait où, habillée en grand reporter de guerre à deux pas des plages et des cocotiers, le mitraille avec son Nikon dernier cri dans un bruit de moteur incessant.

"On nous critique beaucoup, mais regarde bien ce qui se passe", m'avait dit quelques jours auparavant à Port-au-Prince, Michel Chancy, Secrétaire d'Etat à la production animale, et depuis le 12 janvier, responsable de la distribution de l'aide alimentaire en Haïti. Nous nous étions retrouvés dans le calme et luxe d'un restaurant de Pétionville, le quartier huppé de Port-au-Prince. Lumières tamisées, ambiance caraïbes, Haïtiens et étrangers buvaient, mangeaient et conversaient tranquillement en ce lieu. Rien ici ne laissait supposer que la ville sortait à peine d'un drame humain sans commune mesure, dont les traces étaient encore visibles à quelques rues. "Personne ne fait confiance à l'Etat ; les normes qu'on nous impose pour décaisser de l'argent sont procédurières et totalement inefficaces. Notre budget est ridicule. Et le séisme ne nous permettra pas de récupérer plus de 25% des taxes fiscales de l'année ; la direction générale des impôts a été totalement détruite et de nombreux fonctionnaires ont perdu leur vie ! Certaines ONG sont aujourd'hui plus puissantes que le gouvernement. De très bons fonctionnaires sont partis travailler dans les ONG, attirés par des salaires mirobolants. Si l'Etat est dans cet état, c'est aussi la faute de la coopération internationale !"

Et de rajouter pour asseoir sa démonstration : "Regarde, pour le seul domaine de l'éducation, l'Etat y consacre plus de 60% de son budget et à peine 1/3 des besoins sont réellement couverts ! Tout le monde se plaint et c'est normal, mais comment pourrions-nous faire plus ? Pour avoir plus de recettes fiscales, on ne peut qu'augmenter les taxes sur le riz et le lait. On l'a fait. Mais même les plus antilibéraux qui critiquaient hier l'ouverture des frontières nous critiquent aujourd'hui parce qu'on n'a assez relevé les taxes : en ville, les produits alimentaires ont augmenté ! Si l'aide ne contribue pas aussi à relever l'Etat et à payer ses fonctionnaires, ce n'est pas la peine de parler d'aide".

Je ne fus pas mécontent ce jour-là d'entendre ce discours de Michel, réaliste et pragmatique. À force de rechercher la parfaite démocratie et la transparence totale en imposant ses règles et conditions souvent drastiques, la coopération n'en est-elle pas parfois devenue totalement absurde ?  Je reste convaincu que les moyens financiers annoncés à New York constituent une première victoire pour tous ceux qui se sont battus pour un engagement fort de la communauté internationale pour un pays qu'elle a trop longtemps oublié, pour ne pas dire négligé. Cet argent est nécessaire pour aider à la reconstruction par les Haïtiens de leur pays, promouvoir une décentralisation réelle et rapide et soutenir également la reconstruction de l'Etat. L'ampleur des dégâts matériels et humains est étouffante. Mais pour que les fonds annoncés donnent des résultats probants à moyen et long terme, il faut appuyer les efforts du peuple haïtien dans toute sa diversité. C'est aujourd'hui à Gérald, à son mouvement et à toutes les organisations de la société civile haïtienne de réclamer maintenant auprès de leurs gouvernants et auprès de la communauté internationale que cet argent réponde vraiment aux besoins des personnes, et qu'il soutienne les initiatives d'ores et déjà existantes qu'eux-mêmes ont  promues. Plus encore que l'Etat, les "experts" fraîchement débarqués, avec des yeux neufs et pour certains naïfs, dont beaucoup sont en situation de haute responsabilité, auront-ils les yeux pour les voir, les oreilles pour les entendre, et l'intelligence pour les comprendre ?



[1] bus et taxis collectifs