Pour que les femmes et les hommes
vivent de la terre durablement

A MICHINEAU : UNE PAYSANNERIE QUI S'ORGANISE



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A MICHINEAU : UNE PAYSANNERIE QUI S'ORGANISE

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La montée n'est pas si rude depuis l'endroit où nous avons laissé la voiture, mais Christophe souffre : la brume matinale s'est levée sur le haut plateau de Cap Rouge et le soleil tape déjà fort. Au col, la vue plongeante sur le bassin-versant de Michineau est splendide. On aperçoit au loin, là-bas tout au fond, la place, son église et son école où nous attendent des représentants de la communauté et des organisations paysannes. Lorsqu'on lève les yeux, se dévoilent des versants souvent pentus, largement érodés pour certains, tandis que d'autres maintiennent encore un semblant de couvert forestier qui donne à ce paysage un air de grand jardin cultivé.

"Et bien Christophe, ce radyatè pa nou ki chofé !" (c'est le radiateur qui surchauffe) s'exclame Mereze, l'un des dirigeants du mouvement CROSE, alors que le visage de Christophe se colore d'un rouge proche de celui de sa chemise.

Deux paysans, représentants de l'Organisation des paysans de Michineau, attendent là au col la "délégation" qui leur a été annoncée : une manière pour eux d'honorer notre présence et de marquer solennellement l'entrée sur leur territoire.

Avec une certaine fierté dont je comprendrai vite qu'elle n'est pas usurpée, Civil, le technicien agroforestier du projet, nous présente les premiers aménagements réalisés : des murs secs qui traversent les fortes pentes qui dégringolent de ce versant, remparts contre les coulées de pluie et l'érosion des sols. Sur ces terrasses qui se sont si vite constituées, les familles paysannes de Michineau ont planté des arbres forestiers ou fruitiers et s'engagent – me dit-on – à les préserver pendant au moins dix ans.

A ma demande, Civil m'explique de manière détaillée et avec grande précision les modalités de cette action : "Un contrat est signé avec le propriétaire de la terre pour l'installation de plantations. S'il n'a pas de titre en règle, ce sont trois témoins de la zone qui doivent attester qu'il en est bien le propriétaire et l'usager depuis plusieurs années. Ce contrat stipule qu'il ne doit pas couper ces arbres, pas même cultiver dans ces parcelles pendant au moins dix ans. En contrepartie, s'il respecte ses engagements, il recevra pendant ces même dix années un montant financier compensatoire, pour le dédommager de l'absence de revenus puisqu'il ne peut pas mettre en culture ces terres trop pentues, et pour certaines déjà très dégradées". J'apprends vite qu'en réalité, l'équipe vient de s'apercevoir que cette mise en culture n'est pas forcément mauvaise au cours des trois premières années : en sarclant et nettoyant bien la parcelle pour l'installation de quelques plants de pois et maïs, ce sont aussi les arbres qui en bénéficient pour leur croissance. Mais après trois années de croissance des arbres, il ne sera plus possible de cultiver ; ce sera alors l'heure de vérité sur la survie des arbres. Ceux que nous voyons (eucalyptus, chêne, gmelina, capable, avocat, etc.) se portent bien et ont cru rapidement. La fierté de Civil est compréhensible : dans un pays où la lutte contre l'érosion est plus qu'une urgence mais où tant de projets ont échoué, voilà une initiative innovante et prometteuse.

Nous poursuivons notre descente dans le bassin-versant de Fond Melon-Michineau. Christophe s'inquiète ; cela fait déjà deux heures que nous crapahutons. En épongeant les grosses gouttes qui coulent sur son visage, il se renseigne discrètement :

"Kote nou prale la ?" (Jusqu'ou va-t-on aller, là ?)

Mais pas question pour Pélège, le coordinateur du projet, Civil et les deux paysans qui nous accompagnent de descendre trop vite ! A la mission venue de France, ils veulent montrer d'autres aménagements réalisés avec succès, notamment de ravines. Certaines, aujourd'hui coupées par des murs de pierre sèche, sont déjà remplies de terre et cultivées avec des bananiers, alors qu'elles n'étaient il y a à peine deux ans, qu'un passage obligé et dangereux d'écoulement de pluies torrentielles qui emportaient tout sur leur passage, et en premier lieu les terres encore fertiles.

"Mon la li te kale blanch. Nou te pran disposisyon : nou fe mur sech, nou plante pye bwa, nou mare bèt. Nan bitasyon mwen, dlo té kon koule trop. Ak Gordon, li té tue yon moun. Lot moun yo kite zon la. Kounya'la ravin rempli, moun yo comence tounè !"

Le morne était tout érodé au point d'être devenu blanc. Nous avons pris des dispositions : on a fait des murs secs, on a planté des arbres. Dans mon habitation, l'eau avait l'habitude de raviner tous les sols. Avec le cyclone Gordon, une personne a même été tuée. Les autres habitants ont dû quitter la zone. Maintenant, la ravine est remplie, et les gens ont commencé à revenir, témoigne Jason, un des paysans avec qui nous sommes maintenant réunis dans l'église de Michineau.

Vêtu de ses plus beaux habits et de tennis blanches – qui ont remplacé les historiques souliers cirés et brillants, des changements vestimentaires liés à l'arrivée massive de rad pepe, ces vêtements d'occasion des Etats Unis revendus à pas cher sur tous les marchés -, il n'est pas peu fier, lui non plus, de faire connaître les succès du projet dans son habitation.

Toutes les organisations paysannes de la zone sont présentes. Rien n'a été laissé au hasard pour cette rencontre. C'est que "Madam Cécile" est là, accompagnée par celui qu'on a un peu trop vite surnommé "Prezidan AVSF" sur des grandes feuilles de papier collées sur tous les murs et les portes de cette église, en guise d'accueil et de remerciement. Pas non plus question de s'asseoir n'importe où : sur des bouts de papier scotchés sur les murs ou les bancs rustiques de l'église, ont été griffonnés les emplacements à respecter pour les différents participants à la réunion : AVSF, l'équipe du projet CROSE, les dirigeants de l'Organisation des paysans de Michineau, les représentants des collectivités locales, les représentants de la Fédération des organisations des paysans de Michineau, et des autres organisations locales. Tous vêtus de beaux habits pour faire honneur aux visiteurs, comme on le fait habituellement le jour de la messe pour aller prier "bon dye".

"Nou pas gen mo ni bouch pour nou di mesi ; se nan bouch bon diye li ye"

Nous n'avons pas de mots pour le dire, ni même de bouche pour exprimer nos remerciements ; c'est dans la bouche de Dieu qu'ils sont, nous dit maintenant et avec une réelle émotion Jocelyne, l'une des responsables de la Fédération des organisations paysannes de Michineau, les yeux tournés vers "Madame Cécile", mais aussi vers les représentants de l'organisation et de l'équipe de CROSE.

"Nou senti nou fiè de tet nou : tou sa nou tè fè, li vin fe moun se moun vre li ye",

Nous sommes fiers de nous : tout ce qu'on a fait, cela nous a fait grandir comme être humain,  rajoute Justin, à qui le président de séance, Jean-Claude, président de l'OPM, vient de donner la parole, alors qu'il levait le doigt, tel un écolier, depuis belle lurette sur son banc.

Il est maintenant debout et s'exprime de manière convaincante :

"Ravin yo trete : se nou mem ki te fel. Sa ba'm fierte lè m'rencontre yon moun ak GPS nan men mwem. Moun ki fin lekol pa konn anyen ladan. Se mwa mem ki guide moun yo. M'tè ti gason iyer, se gran gason joudya la."

Les ravines traitées, c'est nous qui l'avons fait. Moi-même, je suis fier quand je rencontre quelqu'un avec un GPS dans les mains. Même les gens qui ont suivi l'école ne connaissent pas cela. J'étais un petit garçon hier, je suis devenu grand aujourd'hui.

Curieusement, ici on parle d'aménagements, de protection des sols, de plantations d'arbres, d'amélioration de l'élevage – le projet a permis la diffusion de chèvres et de parcs –. Pas encore un seul mot n'a été prononcé sur le séisme du 12 janvier, à croire que le "goulou goulou" n'aurait pas touché cette zone ou qu'ils veulent tous l'oublier. L'endroit de la rencontre est pourtant surprenant et ne laisse aucun doute : les murs de l'église sont à moitié tombés et il est même étrange de se retrouver réunis là au milieu d'un bâtiment en grande partie détruit. Assis bien sagement au milieu de ces murs béants et attentifs aux prises de paroles des uns et des autres, je reste interloqué que le séisme ne soit pas encore évoqué.

Nous avons pourtant bien vu au détour des sentiers de Michineau ces maisons paysannes endommagées : des fissures, des murs de chaux et paille tombés à terre. Non content de déranger les vivants, "goulou goulou" a aussi dérangé les morts : les tombes ont été soulevées, certaines totalement renversées. Mais personne n'en a encore parlé dans la réunion.

Ici, au beau milieu de cette église ouverte à tout vent, ces hommes et femmes expriment d'abord leur fierté d'avoir déjà pu, grâce au projet, commencer à faire face à des préoccupations qui sont les leurs depuis bien avant le séisme. Leur lutte pour une vie digne et meilleure ne date pas du 12 janvier. Leur combat de toujours, c'est la protection de ces terres qui s'échappent et glissent un peu plus chaque année, emportées par les pluies, mettant en péril leurs activités d'agriculture et d'élevage et leur propre survie. Ici tous savent que le danger le plus proche, ce sont ces cyclones meurtriers et dévastateurs qui peuvent à tout moment frapper et emporter avec eux le peu de terres qui restent encore sur ce bassin versant. Leur combat, c'est de terminer l'école, que CROSE a pu commencer à réhabiliter, et qui permettra que les enfants puissent rester ici, sur leurs terres, sans avoir à marcher des heures pour aller jusque chez les voisins de Cap Rouge en franchissant ce satané col. Leur combat, c'est aussi la route qui n'arrive toujours pas et qui pose de sérieux problèmes pour les malades et les femmes enceintes qui doivent accoucher, ou tout simplement pour écouler leurs maïs, leurs pois, leurs bananes, leurs poules et chèvres sur les marchés voisins et celui de Jacmel.

Avec l'appui de Pélège, Civil, Florian, et tant d'autres, les paysans de Michineau ont construit eux-même deux maquettes qui trônent encore au milieu de la place du village dans une petite cahute construite spécialement pour l'occasion. Presque un musée local, si tant est que des touristes daignent bien s'aventurer par ici. L'une représente le bassin versant tel qu'il est aujourd'hui avec des couleurs variées pour différentier des terres dégradées, des terres à protéger, des captages d'eau, des zones d'habitation, etc. L'autre, c'est "rev pa nou pou Michineau", leur rêve pour Michineau, celui d'un Michineau où la terre ne part plus, où les arbres reprennent du terrain, où la terre plus fertile et profonde donne de bonnes récoltes de pois, de maïs, de fruits et permet d'alimenter des animaux plus nombreux, poules, chèvres, cochons et même bœufs. Celui d'un Michineau où les femmes ne meurent plus sur le chemin caillouteux qu'elles doivent emprunter pour accoucher, où les enfants ne se fatiguent plus pendant des heures pour aller à l'école.

Et leur rêve ne s'arrête pas là, les projets ne manquent pas …

"Nou ta remen yon lèterie mem jan ak sa yo genyen nan zon Kap Rouj ak Meyer. Li ta bon pou nou gen bef qui bay let pour lèteri a".

On aimerait aussi avoir une laiterie comme celles qui existent déjà à Cap Rouge ou Meyer. Ce serait bien qu'on arrive à avoir des vaches qui donnent du lait pour une laiterie.

Ils font là référence aux mini-laiteries du réseau "Letagogo" (beaucoup de lait, en créole), une expérience innovante promue par une ONG haïtienne partenaire, VETERIMED, qui permet de valoriser le lait paysan et le transformer pour le marché local en boissons aromatisés et yaourt. Une belle réussite de transformation et commercialisation d'un produit paysan, alors que le lait en poudre reste un des principaux produits alimentaires d'importation, grevant fortement le maigre budget de l'Etat. Nous avons appuyé l'installation de la laiterie de Cap Rouge, toute proche ou presque, et celle de Meyer dans la plaine côtière. Eux rêvent déjà d'avoir la leur !

Jean-Claude, leader de l'organisation des paysans de Michineau, se lève et fait lui aussi une annonce. Après avoir remercié AVSF et CROSE dont ils sont membres, il se devait de montrer que son organisation savait aussi prendre des initiatives fortes. 

"Nou te decide pou nou relancé kilti kafé : n'ap instalé pepinye nan tout zon". On a décidé d'appuyer la relance de la culture caféière avec la mise en place de pépinières dans toutes les zones.

Les troubles des vingt dernières années, l'abandon de l'activité par quelques exportateurs en situation monopolistique et les difficultés de communication ont eu raison de la culture de café à Michineau que les paysans ont peu à peu abandonnée. Mais avec la route, ce rêve n'est pas impensable dans un pays où le café était à une époque pas si lointaine "l'or noir" de l'île, et où dans d'autres régions toutes proches comme à Thiote ou Baptiste, des organisations paysannes ont repris le contrôle de la filière et la production, la transformation et l'exportation d'un café de qualité.

Je sais bien que leurs "rêves" sont nombreux et paraissent ambitieux, mais au fond de moi, je suis convaincu qu'ils ne sont pas si fous. La force du projet engagé avec CROSE est de contribuer à ce qu'ils deviennent réalité. Des kilomètres de ravines ont été aménagés, plus de soixante hectares sont en cours de plantation avec des arbres forestiers et fruitiers. Avec l'appui de donateurs solidaires en France, de la Fondation de France, grâce à un nouveau projet d'AVSF, avec la mobilisation de CROSE et des organisations de Michineau, la route sera là dans moins de trois mois, une route en terre certes, mais une route. Une équipe technique travaille déjà au relevé topographique.

Et la force de cette action ne s'arrête pas là. Je le comprends maintenant fort bien lorsque Perilus, un des paysans de la fédération des organisations paysannes de Michineau, demande la parole. Avec son chapeau de paille, son visage ridé et ses yeux malicieux, l'homme énonce simplement mais clairement ce qui pour lui est essentiel. L'expression en créole qu'il utilise pour nous le faire comprendre est délicieuse : il la déclame en pesant chaque syllabe, pour s'assurer que nous n'en perdions pas un mot.

"Ak Kros, nous te fe tounen yon band pwa yon sel gous" nous dit-il.

Avec CROSE, nous avons transformé une bande de haricots en une seule gousse.

Avec l'accompagnement de CROSE et l'appui du projet, au cours des quatre dernières années, de multiples organisations paysannes éparpillées se sont regroupées, unies en fédération et portent toutes ensemble un projet collectif pour des conditions de vie meilleures pour leurs familles. C'est bien là la force du mouvement CROSE que de reconstruire des espaces de concertation et des formes de démocratie depuis le local, de former de manière pragmatique à la gestion du bien public et de donner force à la voix et à des projets de familles historiquement vulnérables et marginalisées. Je me réjouis intérieurement de voir que nos projets de coopération ne sont pas seulement les nôtres, mais bien les leurs ; elles se le sont appropriées pour qu'ils servent leur propre projet collectif d'organisation et de vie !

Je reste pourtant sur ma faim. Les traces du séisme sont là devant nos yeux avec ces murs béants d'une église aujourd'hui vraiment très ouverte à tous ses fidèles ! J'ose donc poser une question sur le "goulou goulou". Les doigts se lèvent pour demander la parole et les langues se délient :

"Ampil kay endomage men nou pa tè mouri" … " se plus pasé 80 kay ki kraze nan Michineau, oui !"… Beaucoup de maisons sont endommagées mais il n'y a pas eu de victimes … Plus de 80 maisons sont cassées à Michineau …

… "Nou gen moun ki soti Potoprins ak Jacmel paske yo pedi tou sa yo te genyen. Juske kounya la yo la paske yo pas ka tounè e entre lakay la" … Nous avons ici des personnes de la famille qui sont venues se réfugier depuis Port-au-Prince ou Jacmel parce qu'elles ont tout perdu. Jusqu'à maintenant, tous sont là parce qu'ils ne peuvent pas retourner chez eux …

… "Nan kay mwen, nou te 4 ; nou 12 kounya la. Nou blige aranje nou. Nou manje sa tou te gadè tankou resev mayi ak pwa" … Chez moi, nous étions quatre, maintenant nous sommes douze. On est obligé de s'arranger. Nous mangeons ce qu'on avait gardé comme réserve de maïs et de haricot.

Depuis que nous avons quitté Cap Rouge pour entrer sur la section rurale de Michineau, nous avons tous remarqué que les terres de culture avaient été semées. Comme si les familles n'avaient pas manqué de semences, en dépit de tous ces déplacés de Jacmel ou de Port-au- Prince qu'il a bien fallu nourrir. Pélège que je consulte, m'explique que les familles ont eu suffisamment de disponibilités de grains de maïs pour semer. Pour le haricot, plus difficile à trouver, CROSE a déjà pris les devants avant les semis de mars et immédiatement procédé à des distributions de semences. Il ne fallait pas tarder avec l'arrivée des pluies. Mais ce que tous expriment, c'est qu'avec des déplacés encore logés chez leurs familles, la pression sur l'alimentation reste forte, et pour certains les réserves de grains s'épuiseront vite, si personne ne repart. La période de soudure avant la récolte du maïs et du pois dans trois mois ne risque-t-elle pas d'être réellement difficile pour certaines d'entre-elles ?

Et puis il y a encore ces maisons brinquebalantes ou détruites que nous avons vues.

"Nou poko koné sa nap fè …" (nous ne savons pas encore ce que nous allons faire) m'avait répondu, inquiet, un paysan sur le chemin à qui j'avais demandé comment il pensait réparer sa maison. Il faudra encore du temps, et trouver certainement quelques moyens pour les réparer ou les reconstruire …

Il y deux jours, nous étions allées à Tomabrun un peu plus bas. Dans cette zone intermédiaire et sèche, entre le haut plateau arrosé et les zones côtières irriguées, la précarité règne et les maisons paysannes en témoignaient déjà avant le séisme. Pour beaucoup, la situation est devenue dramatique. Les maisons dans lesquelles des familles paysannes, avec une dignité et une pudeur impressionnante, nous avaient invités à rentrer sont pour certaines dans un état déplorable : murs fissurés, effondrés, penchés, prêts à tomber au moindre choc. Si quelqu'un doute des conséquences du séisme sur le monde rural, emmenez le à Tomabrun … Dans ces situations tragiques, parfois révoltantes, de personnes vivant des situations de précarité extrême, un mur qui tombe, une maison qui s'affaisse, et c'est toute la famille qui devient brinquebalante car comment réparer ce qui déjà est irréparable, et avec quels moyens ? Cultiver dans ces conditions, plutôt partir et chercher à survivre ailleurs …

Madame Simeon Illiana nous avait pourtant reçue toute souriante. Comme ses voisins, sa vie n'a rien d'un roman photo à l'eau de rose. Seule avec cinq petits enfants à charge, sans grande force de travail et située dans cette zone ingrate au niveau agricole, elle est l'un de ces "petits malheureux" comme ils se surnomment eux-mêmes. Elle nous avait pourtant reçu contente et pour cause : elle est aujourd'hui l'heureuse bénéficiaire de la maison modèle en bois construite récemment à titre d'essai pour un programme de reconstruction d'habitat rural, que nous avons lancé avec CROSE et des amis français historiques d'Haïti, constructeurs et architectes. Pour Madame Simeon, la plus grande qualité de cette maison n'est peut-être pas forcément d'être antisismique et anticyclonique, mais d'abord d'être grande et belle avec cette peinture verte et jaune encore fraîche : "les couleurs du Brésil" nous dit-elle en riant !

Son ancienne kay où elle habite encore pour quelques jours à peine, ressemble aujourd'hui à un bateau qui sombre, penchée sur le côté, rafistolée provisoirement avec des tissus et des bouts de plastiques pour boucher les trous. Notre visite ne passe pas inaperçue ; de nombreux voisins sont venus qui nous invitent encore à venir voir leurs maisons, toutes endommagées.

"Ou pa pran nom mwen ?" (tu ne prends pas mon nom?) me questionne le jeune qui m'accompagne, alors que nous sortons d'une maison tout proche à moitié détruite où sa mère, intimidée, nous a reçu. 

Philippe, le journaliste de France Inter qui nous accompagne, n'a pas sorti son micro, pourtant miniaturisé. Il regarde, suit en silence, observe sans mot dire. Curiosité, pudeur, stupeur ? Avant de me glisser à l'oreille : "Ici, j'ai l'impression qu'on touche vraiment le fond. C'est incroyable, des milliards de dollars doivent être investis dans ce pays ; ici il suffit de quelques milliers d'euros pour redonner un logement correct à ces familles". Les besoins sont réels, les attentes sont immenses et nos moyens encore bien faibles.

Depuis Michineau, nous avons maintenant pris la route du retour. Comme nous tous, Christophe remonte la pente lentement mais sûrement. On ne regarde plus beaucoup les aménagements que nous avons longuement admirés à la descente, les yeux rivés sur nos chaussures, de peur sans doute de voir la distance qui nous sépare encore de ce fichu col. Je repense à tous ces écoliers qui chaque jour courent sur ce sentier, à ces paysans qui cheminent, macoute remplie sur l'épaule et sac de provisions sur la tête, pour aller vendre ou acheter des biens, à ces malades qui doivent marcher pour aller trouver un centre de santé. Les topographes qui font les relevés sur la route sont déjà là. Vivement qu'elle se termine ! En passant de nouveau le col, nous respirons et jetons un dernier regard sur Michineau. Le soleil commence à descendre à l'horizon en prenant une couleur rouge orangée ; une brume légère recouvre peu à peu le plateau. Nous laissons derrière nous des organisations paysannes qui, malgré les cyclones et le séisme, n'ont qu'une envie et qu'un seul combat : poursuivre leurs efforts pour obtenir des conditions de vie décentes pour leurs familles. Nul doute que d'autres, sous d'autres latitudes et dans leurs conditions, auraient renoncé depuis longtemps.

Le retour à Port-au-Prince me laisse un goût amer : les camps sur les bords des routes, la traversée de Léogane, la ville martyre, et l'arrivée à la capitale. Cécile nous fait passer par le bas de la ville, le quartier historique de la capitale. Une vision de désolation : de trop nombreux édifices publics mais aussi historiques et culturels ne sont plus que gravats.  Combien même sont encore sous les décombres ? Combien de temps sera nécessaire pour enlever les traces de ce séisme et permettre aux haïtiens d'effacer du paysage mais aussi de leur mémoire les stigmates de cette catastrophe et ce traumatisme ? 

Je prends une dernière photo de l'église "Sainte Trinité", célèbre pour les peintures naïves de son abside, réalisées par les peintres haïtiens les plus connus : Bazile, Préfète Duffaut, Obin et d'autres. Il n'en reste aujourd'hui que quelques murs béants qui laissent apparaître l'une de ces fresques, aujourd'hui mise à nu. Une photo dérisoire pour garder en mémoire visuelle cette destruction, mais qui a surtout le don d'ennuyer Cécile, qui voudrait elle, gommer au plus vite de son esprit l'image de cette ville meurtrie et avec elle, la mémoire du 12 janvier et des journées douloureuses qui ont suivi.

Je range rapidement mon appareil au fond de mon sac. Elle a raison. De ce nouveau séjour en Haïti, je ne veux garder que les images de ces paysans qui se battent pour un avenir meilleur. Eux depuis longtemps sont déjà en train de reconstruire "un autre Haïti" avec l'appui déterminé de cadres, de techniciens, d'intellectuels qui résistent encore et toujours au grand appel de Miami, Québec ou Paris. Courageux et difficile pourtant de ne pas passer de l'autre côté, lorsqu'on sait que les universités sont aussi tombées et auront bien du mal à reprendre à la rentrée : beaucoup, ceux qui en avaient les moyens, ont fait partir leurs enfants à l'étranger pour assurer leur avenir. D'autres, comme Martine et tant d'autres, ont même fait le choix, difficile mais raisonné, de faire naître leurs enfants aux Etats-Unis, une assurance pour l'avenir quoiqu'il advienne : ils sont … américains. Tous ceux-là sont les mêmes qui ont traversé la dictature des Duvalier, les régimes militaires successifs, l'ascension fulgurante et la chute désolante d'Aristide, l'instabilité politique et les périodes de violence, enfin les cyclones et maintenant le séisme. Mais au-delà de ces clichés de leur pays que certains se complaisent à rappeler à chaque épisode dramatique, ils connaissent aussi les multiples initiatives prises avec succès dans les villes, les quartiers populaires ou les campagnes haïtiennes par des hommes et des femmes qui ne baissent pas les bras et agissent avec courage et volonté. Ils les ont eux-mêmes initiées ou accompagnées. En dépit des pressions de parents souvent déjà installés lot bò (de l'autre côté), ils m'assurent qu'ils ne quitteront pas leur pays. De toute façon, ils ne sont pas dupes : quoi qu'on en dise, séisme ou pas, ils savent bien que de l'autre côté de la mer, la vie n'est pas si facile non plus.

Port au Prince – Paris – avril 2010

Frédéric Apollin