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LA REUNION DES ACTIONNAIRES



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LA REUNION DES ACTIONNAIRES

Réunion à Kayes à l’hôtel Khasso au bord du Fleuve Sénégal.

L’hôtel quelque peu dégradé est encore bien agréable sur sa terrasse qui surplombe le fleuve et les petits jardins maraîchers que laborieusement des paysans, hommes et femmes, arrosent et entretiennent minutieusement pour gagner leur vie. Les ventilateurs tournent et virevoltent dangereusement au-dessus de clients nonchalants qui sirotent un Fanta ou une bière locale dans la nuit maintenant tombée, à peine éclairée par des néons plus que tremblants. Des nuées d’insectes s’invitent autour des rares ampoules jaunes encore en fonctionnement.

Ils sont tous là, les actionnaires réunis. Madame Mariko et son portable qui sonne toutes les cinq minutes, Singalé et son ordinateur ouvert sur des tableaux de chiffres à peine compréhensibles, Kassoum, l’agronome qui accompagne les paysans producteurs de Fonio. Pour l’occasion, ce dernier a troqué ses sandales et son tee-shirt pour une chemise fraîchement repassée et des lunettes, ville oblige. Messieurs N’Dao et Sidibé, tous deux présidents d’ONG de Kayes, AVRL et le Damier Mali sont également là. Votre serviteur essuie lui les gouttes de sueur qui perlent sur son front et tente au mieux de représenter les actionnaires de Coequipa. Il faut vite comprendre en quelques minutes le contenu d’un dossier ressorti du sac de voyage cinq minutes avant la réunion … 

Et puis là, dans le coin, il y a aussi M. Nyanguiri Keita, le Président de Benkouto, l’association des producteurs de fonio du village de Bayé. On pourrait penser qu’il a l’air un peu perdu mais ce n’est qu’une impression. Monsieur Christophe parle d’actionnariat, d’investissement, de capital, de rentabilité, de coût unitaire de production, de diversification, de fonio et d’hibiscus. Monsieur Singalé dit lui qu’il n’a plus de trésorerie pour finir la construction de l’unité. Madame Mariko souligne qu’il faudrait tout de même avoir un compte d’exploitation réaliste pour la première année et recommande d’analyser le lancement du fonio complet sur le marché français. Des « experts » du CIRAD auraient, paraît-il, fait de savantes études qui démontrent que les ménagères françaises prépareraient plus facilement le fonio complet, non blanchi. Messieurs N’Dao et Sidibé eux, s’engagent à rechercher un prêt auprès de banques maliennes et mauritaniennes pour compléter les moyens requis pour la collecte et la transformation du fonio.  On pourrait s’y perdre, mais M. Keita lui ne s’y perd pas tant que cela et semble plutôt content. Il est heureux d’apprendre que la part de l’association Benkouto, actionnaire à 33% de l’unité du « Grenier », a été avancée par Coequipa et que le remboursement se fera sur les primes de développement qui seront versées lors des prochains exports de fonio, dès que l’organisation sera certifiée FLO. Il est surtout content d’apprendre que cette prime qu’on leur avait promis de 30 FCFA le kilo vient d’être augmentée par FLO à 56 FCFA. Et ne voilà t-il pas que le généreux Monsieur Christophe vient tout juste d’annoncer que son entreprise, Ethiquable, est prête à verser 60 FCFA par kilo, sous réserve que la moitié aille directement au remboursement de l’avance de Coequipa.  L’autre moitié restera de toute façon toujours intacte pour des investissements dans les villages autour de Bayé, que l’association Benkouto devra définir en Assemblée générale. Certains parleraient déjà d’acheter des charrues et des charrettes ….

Outre le traditionnel petit bonnet en laine (dont je doute qu’il serve à se protéger de l’air maintenant plus frais de l’atmosphère …), M. Keita a revêtu pour l’occasion un boubou en tissu de couleur rouge et jaune qui tranche sur sa peau sombre. Au milieu de ces « intellectuels » réunis autour de la table, il semble un peu impressionné mais écoute très attentivement les traductions en malinké que lui fait régulièrement l’ingénieur Kassoum. Ses yeux d’un blanc profond semblent ne rien vouloir perdre de ce qui se trame autour de quelques bouteilles de coca et d’eau fraîche et d’un ordinateur rempli de chiffres, pour certains abscons, mais qui présente au moins l’avantage d’éclairer d’une lumière blanche et blafarde une nuit noire.

« Je suis d’accord avec ce qui est proposé » dit-il en bambara. On voit mal comment il ne le serait pas …. Même si Monsieur le Président a bien compris que cette avance n’était pas un cadeau (« business is business » rappelle Monsieur Christophe), l’arrangement leur est très favorable. Mais la présence de M. Keita dans cette réunion et cet hôtel où jamais sans doute il n’était encore rentré, est tout un symbole : sa parole est écoutée et entendue au même titre que celle de Messieurs Christophe, Sidibé, N’Dao ou Singalé et même de la très respectée et respectable Madame Mariko !

L’enjeu est également autre : puisque les moyens manquent pour finir l’unité de transformation, les actionnaires sont-ils d’accord pour mettre la main au portefeuille ?

« Oui, oui, je suis d’accord » dit Madame Mariko, et d’une voix plus faible comme pour s’excuser de ne pas encore avoir versé tout l’argent …  « Je ne verserai peut-être pas tout de suite mais je suis d’accord. Vous savez, l’année a été dure, ma maison a brûlé, mon petit neveu est né avec une malformation … mais bon, tout cela s’arrange petit à petit ». 

« Pour moi, nous sommes engagés ; s’il le faut, nous rajouterons donc des moyens et nous pouvons aussi nous engager dès maintenant à rechercher d’autres ressources financières auprès des banques ». M. N’Dao, Président de l’AVRL, ONG malienne, confirme ainsi son engagement tout comme tous les autres actionnaires assis autour de la table.

Il y en a un qui est rassuré. Il ne dit rien mais derrière ses petites lunettes noires, ses yeux bleus brillent. Les actionnaires maliens réitèrent leur engagement financier. C’était un des objectifs de la rencontre.

Vient ensuite la discussion sur les prix unitaires des marmites, des brûleurs, des calebasses et autres ustensiles nécessaires à l’unité. Le compte d’exploitation et le plan d’affaires seront revus et corrigés au plus vite pour pouvoir négocier des prêts à taux bonifiés auprès de banques locales et confirmer la rentabilité de l’unité. A ce stade, je me rends compte qu’on ne sait finalement toujours pas encore si elle le sera vraiment ! Mais il est tard. M. N’Dao et Sidibé s’impatientent, Madame Mariko a faim.

« Vous savez, on s’est arrêté avec le bus dans une gargotte à Diema, ils servaient de la viande grillée, mais je n’ai pas voulu en prendre. On ne sait jamais et mon intestin est très fragile … » avoue-t-elle. Le bon sens de Madame Mariko me conforte dans l’idée que je me fais de ces bouts de viande grillée sur le bord des routes, dans des boucheries pour le moins rustiques qui attirent autant, si ce n’est plus, de mouches que de clients.

La séance est levée, les actionnaires se dispersent en quête de nourriture à une heure tardive de la nuit. Le restaurant de l’hôtel Khasso est fermé, les cuisiniers sont rentrés chez eux, sans doute fatigués d’attendre que ces femmes et  hommes honorables se mettent tous d’accord.

Nous repartons le vendre vide, mais finalement heureux de partager avec M. Keita et les petits producteurs de fonio de Baye une aventure économique hors du commun, advienne que pourra.