Pour que les femmes et les hommes
vivent de la terre durablement

AU VILLAGE DE BAYE, SUR LA FALAISE DE KENIEBA



par

AU VILLAGE DE BAYE, SUR LA FALAISE DE KENIEBA

  • P1000586.JPG
  • P1000592.JPG
  • P1000661.JPG
  • P1000630.JPG
  • P1000656.JPG
  • P1000617.JPG
  • P1000598.JPG
  • P1000669.JPG
  • P1000702.JPG

36 heures plus tôt à Kayes ….

« Il faut y aller, avant la pluie. La route est dure. La dernière fois que je l’ai prise, elle était déjà bien mouillée. »

Pauline, la volontaire, jeune agronome spécialisée en agroalimentaire, semble préoccupée. A force d’insister, elle en viendrait presque à nous transmettre ses inquiétudes. Sambou, le chauffeur peul de l’ONG Damier Mali, semble lui bien plus tranquille. Le sourire malin qui traverse son visage a vite fait de nous rassurer. Ce n’est pas la pluie du début de l’hivernage qui va lui l’empêcher d’arriver à Kenieba. Il en a vu d’autres. Mais longue, la route ne l’est pas moins. Nous partons vers le Sud. La savane sahélienne plus accueillante qu’en saison sèche car déjà recouverte d’un tapis herbeux, laisse vite la place à une végétation plus luxuriante. La piste de latérite rouge s’enfonce maintenant entre deux murs verts. Elle vient d’être élargie car ATT le Président du Mali, a promis d’ici peu une route goudronnée … inch’allah ! Des arbres solitaires ont résisté à l’agression des tractopelles et surgissent parfois au milieu de ce boulevard rouge : les génies qui les habitent les ont protégés de l’abattage.

Nous arrivons à Kenieba après cinq heures de piste au petit soir, juste avant la pluie. Ville ou village, difficile à dire, mais les ronds-points y sont, même si les animaux qui errent dans la bourgade semblent peu attentifs aux priorités. Nous sommes accueillis par Kassoum, que nous trouvons là en sandale et tee-shirt, et sa famille. Aoua, sa femme, chaleureuse et accueillante, nous invite déjà à nous asseoir dans la concession pendant que les fourneaux à bois réchauffent le repas déjà préparé pour notre arrivée. Des braises incandescentes rougissent dans la nuit. De grosses gouttes commencent à tomber bruyamment sur les tôles ondulées de la maison.

Toute la famille est rassemblée : Madame, son petit frère Papou qui prépare le thé, Fatima, sa petite nièce, notre hôte et ami, Kassoum, et le petit dernier. Le reste de la famille est sur la ferme expérimentale montée il y a 10 ans par Kassoum à quelques kilomètres de là, à la frontière sénégalaise, pour s’occuper des animaux et de la bananeraie. Ce soir, ils ne rentreront pas.

« Christophe, comment ca va ? et la famille ? Etienne, c’est ton fils ? … ah, ton neveu …. Bonjour Etienne, bienvenue à Kenieba. C’est ta première fois en Afrique ? La prochaine fois, Christophe, il faut venir avec Madame ! »

Il y a vingt-quatre heures, nous étions encore à Paris. Là-bas aussi des gouttes tombaient en ce mois de juillet automnal, mais peut être pas aussi grosses et attendues qu’ici. A Kenieba, elles rafraîchissent l’atmosphère et nous les trouvons bien agréables. Nous sommes invités à nous laver ; l’eau est puisée par les femmes dans le puit de la concession, les seaux sont remplies. La douche au gobelet nous réjouit à double titre : cette eau fraîche nous revigore après une route longue et épuisante. De surcroît, nous croyons être l’espace d’un instant des écologistes de première en économisant l’eau comme une douche française ne le permettrait pas !

La nuit est maintenant tombée. Nous mangeons à la lampe torche. Notre privilège est de recevoir des cuillères en ce premier soir africain, plutôt que de manger à la main dans le plat commun l’excellent « riz gras » préparé par Madame.

Un bruit sourd gronde au loin. L’orage s’éloigne et un groupe électrogène se met soudainement en route. Quelques ampoules jaunes s’allument dans la cour de la concession, la nuit s’éclaire et très vite, une télévision usée par le temps et la poussière est sortie dehors pour le bonheur des enfants de la famille qui se ruent sur la série brésilienne à l’eau de rose diffusée par la télévision malienne. Belles blondes, costards cravates et voitures de luxe se côtoient dans Brasilia, tandis qu’à Kenieba, Fatima et sa nièce s’affairent pour laver et récurer les gamelles noircies par le feu de bois après avoir puisé l’eau du puit.

Tandis que le petit frère de Madame termine sa soirée dans la cour de la concession devant une émission littéraire avec des auteurs maliens à lunettes qui palabrent en direct, nous nous effondrons bientôt sur une natte et un matelas qui n’a d’épaisseur que celle d’une vache sortant de la saison sèche. Les moustiques rodent en ce début de saison des pluies mais la moustiquaire tendue les tient à distance de ces toubabs à la peau tendre.

Le lendemain à 7h nous quittons Kenieba pour Baye, le village au cœur de la production de fonio. La piste est plus rude que la veille. Elle n’a parfois pour allure que celle d’un lit de rivière après une crue. La montée sur la falaise de Kenieba où se perche la zone de production de fonio est longue mais magnifique. Plongée en pays malinké. Au village, nous sommes attendus. A peine nous sommes arrivés, une ribambelle de gamins de tous âges nous entourent et s’étonnent en riant de voir le « toubabouni » tout blond descendre de la voiture.

Dans un parfait français, le maire du village, ancien professeur, nous accueille. Etape obligée, nous partons saluer le chef du village. Celui-ci «  a une vraie tête de chef » comme le fait remarquer Pauline ! Barbe et sourcils blancs illuminent le visage d’un vieil homme au regard transparent, les yeux abîmés par une maladie avancée. Toute la famille, nombreuse, est réunie dans la concession du vieux chef, dépité semble-t-il par le mariage tout juste annulé la veille d’un de ses fils. La future mariée a fui, nous dit-on. Mais le chef est puissant : « il a la capacité de se transformer en lion » nous expliquera plus tard Kassoum, ce qui laisse notre « toubabouni » perplexe et interrogatif …

Le village ne semble pas rouler sur l’or ; les maisons de banco et toits de chaume entourent des concessions au sol en terre battue où vivent des familles élargies. Des femmes au loin, des bébés chargés sur leur dos, s’activent autour de leur fourneau ou sur des pilons à mil et fonio. Des dizaines enfants vêtus d’habits usés courent et s’amusent de notre venue. Ils se battent et se bousculent pour apparaître sur les photos des « toubabou ».

Les hommes sont déjà réunis à l’ombre sous l’arbre à palabre. La réunion y durera plus de 4 heures. Y sont réunis des représentants des huit comités de gestion villageois mis en place par le projet du Damier Mali afin de faciliter la collecte du fonio dans les villages. Des paysans malinké chez qui tout, des pieds au visage, exprime force, puissance et détermination. Un peul aux traits fins et au teint clair détonne quelque peu dans cette assemblée. Il vient d’un village voisin où les peuls côtoient depuis des siècles et en bon voisinage les paysans mandingues.

Monsieur Christophe, l’acheteur de fonio, ses accompagnants et toute l’équipe du Damier Mali sont invités à prendre place sur des chaises longues en bambou et se retrouvent ainsi affalés devant une assemblée de paysans qui eux se serrent sur des bancs d’école.

Monsieur Christophe est d’abord longuement remercié. Puis il explique en long et en large avec nombre d’arguments pédagogiques, le fonctionnement de l’entreprise Ethiquable et du système de commerce équitable. Les femmes rassemblées dans un coin, habillées sur leur trente et un dans des boubous plus colorés les uns que les autres, semblent attentives mais leur discrétion ne permet pas de savoir si elles ont tout suivi de ces explications détaillées. Respectant la tradition, point obligé de tout échange parlé, le griot du village acquiesce à chaque phrase de M. Christophe.

M. Christophe : … J’aimerais préciser que notre entreprise achète le fonio. Je ne fais pas partie du projet …

Le griot : namo

M. Christophe : le prix que nous payons est celui qui est fixé par FLO …

Le griot : namo ….

M. Christophe : FLO est une association basée en Allemagne qui détermine le prix qui sera payé aux producteurs pour tous les produits du commerce équitable …

Le griot : namo ….

Etrange échange entre l’acheteur français et le griot de Bayé, comme si ce dernier souhaitait montrer à l’assistance et tout particulièrement aux invités, qu’il comprend, suit encore ou ne s’est point endormi … Le maire semble quant à lui assez fier de nous démontrer ses capacités linguistiques par une traduction parfaite entre français et malinké, et d’assumer ainsi devant ses administrés son statut de « savant du village ».

Chacun  des comités présents est ensuite invité à exprimer ses avancées et ses difficultés. L’analphabétisme est une difficulté majeure. Avec l’aide du projet, certains comités ont mis en place des cahiers pour suivre les avances de fonds réalisés auprès des producteurs avec l’argent transféré par Ethiquable et leur remboursement de même que les quantités collectées de fonio. Mais rares sont ceux dans les villages qui peuvent lire ces cahiers.

« Je suis venu délégué par le village. Le responsable n’a pas pu venir. Je ne peux pas vous donner les chiffres car je ne les connais pas » explique l’un des paysans qui prend la parole.

Nous apprenons que le projet vient de mettre en place une indispensable action d’alphabétisation en bambara pour dix producteurs de chaque comité de gestion.  L’un d’eux en a déjà envoyé volontairement trente-cinq ! Je pense au fond de moi à la malheureuse école du village de Baye détruite tout récemment par un violent coup de vent, et dont on n’aperçoit plus, tout près de notre lieu de réunion, que quelques murs de banco écrasés et des bouts de charpente cassés. Il ne reste plus rien des trois salles de classe. Le maire m’assure que des classes provisoires seront mises en place sous les arbres dès la rentrée d’octobre et qu’une nouvelle école sera construite … dès que la commune en aura les moyens. L’alphabétisation des adultes et l’éducation des jeunes sont sans nul doute des actions indispensables pour le renforcement à moyen terme des capacités de l’organisation locale.

L’association Benkouto est en effet toute jeune et débutante. Nous sommes encore bien loin des coopératives d’Amérique latine, dont les dirigeants sortent leur cahier et stylo dans toutes les réunions, quand ils n’ont pas déjà allumé l’ordinateur portable ! Outre le rôle fondamental joué par Ethiquable en assurant un débouché à juste prix aux producteurs de fonio, je me réjouis de voir le rôle également indispensable joué par l’ONG malienne, le Damier Mali. Elle assure un nécessaire accompagnement permanent à l’organisation pour se structurer, définir des règles internes de fonctionnement et pour renforcer ses capacités d’administration et gestion. Les fonds avancés pour collecter le fonio auprès des producteurs sont par exemple directement gérés par ces comités, créés avec l’appui du projet : un choix osé du Damier Mali, encore rare dans le monde des ONG, mais tout à fait pertinent et nécessaire pour que l’organisation renforce ses capacités de gestion. Sans l’appui de Singalé, Modibo, Kassoum et Pauline aux producteurs des villages de Bayé, je doute fort que les consommateurs français et les bobos parisiens que nous sommes –une ethnie aux rites et pratiques tout aussi singulières que les malinké - trouvent du fonio équitable dans les rayons de leur supermarché.

« Je n’ai pas les mêmes chiffres ; ça ne colle pas … », s’inquiète subitement Pauline en pleine réunion devant Modibo, l’animateur du projet présent de manière permanente à Baye, à l’annonce par les uns et les autres des chiffres de récolte et de remboursement. Dans l’un des comités de gestion, il manque en effet 300.000 FCFA dans les comptes, entre les encourts et les remboursements déjà réalisés. Et Pauline a beau tapoter fébrilement sur sa calculette maintes fois, rien à faire, ces 300.000 FCFA manquent bel et bien.

« Il faut refaire les calculs, il faut revoir cela … très vite » chuchote Pauline à Modibo. Elle semble tout à coup prise d’une angoisse qui n’a par contre pas l’air d’affecter l’ingénieur Kassoum. Cet écart serait dû à un responsable semble-t-il peu scrupuleux …. La responsabilité collective du village a d’ores et déjà été mise en cause par l’équipe : au village donc de régler son problème avec son dirigeant sous peine de ne plus bénéficier ni de fonds de préfinancement, ni d’achat au prix équitable. Pauline reste inquiète, trop inquiète. Elle est déterminée, dynamique et veut tout faire vite et bien pour ce que ce projet soit un vrai succés. Mais les rythmes paysans sont parfois tout autre. Kassoum mise lui sur la capacité du village à régler lui-même ce problème interne. Et je reste convaincu que les risques inhérents à cette délégation de la gestion des fonds par des producteurs pour la plupart encore analphabètes, valent vraiment la peine d’être pris, si l’on souhaite que les producteurs ne deviennent pas de simples vendeurs totalement dépendants de l’ONG, mais de vrais acteurs de la filière.

Les producteurs doivent également faire face à une autre difficulté : il faut à tout prix collecter pour pourvoir la demande, notamment celle de Monsieur Christophe qui rappelle inlassablement qu’il aurait besoin d’au moins 15 tonnes de fonio par campagne. Sans parler du Dâ (l’hibiscus) que Monsieur Christophe aimerait bien lancer sur le marché français. De nombreux comités collectent ainsi le fonio de producteurs qui n’ont pas encore acquitté leur adhésion et leur cotisation mensuelle à l’association. Tous bénéficient pourtant des mêmes avantages que les autres : préfinancement, achat de fonio au tarif équitable. Un défi pour mes collègues du Damier Mali : comment faire en sorte que les producteurs se sentent partie prenante de l’organisation et pas seulement simples fournisseurs de fonio ? Payer le fonio à des prix différenciés aux membres et non membres ? Faire en sorte que l’association ait rapidement ses propres techniciens qui assurent le service d’assistance technique ? Ce ne sont pas les pistes qui manquent. Reste à proposer, discuter et tester ….

L’ONG a également décidé d’arrêter l’achat de fonio avant la période de soudure alimentaire pour éviter que certains producteurs ne vendent à des prix élevés une partie de la production pourtant nécessaire à l’alimentation familiale. Le fonio a en effet toujours été une culture à la fois alimentaire et de vente. Un choix judicieux, nous semble-t-il, pour éviter une dérive et une fragilisation des systèmes locaux de sécurité alimentaire des paysans.

« Certains producteurs ne nous donnent pas leur fonio lorsqu’ils ont de petites quantités parce que nous n’avons pas de jetons disponibles » souligne finalement l’un des représentants d’un comité de gestion. Les jetons, ce sont les pièces de monnaie. Dans ces économies pauvres, un billet est une fortune et la première banque doit bien être à plus de 10 heures de route. Encore faudrait-il qu’un camion passe !

La réunion s’étend, l’heure de la prière du vendredi s’approche, les regards des paysans s’évadent. Les nôtres aussi … La séance est levée. Nous sommes invités chez le chef du village à un repas partagé sous un arbre. Plat de fonio obligé, préparé à la sauce arachide. Ici plus de cuillères ; notre main droite devient couvert sous le regard amusé de nos collègues maliens et notre chauffeur Sambo qui sourit de nous voir nous arroser copieusement les pieds de semoule de fonio. Modibo ne semble point troublé par ces toubabs en train de manger, engloutissant avec délectation les testicules blancs du mouton délicatement cuisiné à la sauce arachide, mouton sacrifié, sans qu’il ne le sache malheureusement, pour accueillir et fêter l’acheteur français et ses accompagnants.

Les remerciements sont copieux tout comme le repas. Le Chef est de nouveau salué, le maire remercié, le Président de l’association nous accompagne à Kenieba. Les enfants n’en finissent pas de serrer nos mains, tout particulièrement celle du « toubabouni » avec qui ils ont été maintes fois pris en photo.

Une fois partie dans la voiture, Pauline elle ne dit plus rien, préoccupée semble-t-il par ces fameux 300.000 FCFA qui manquent toujours dans les comptes.

« Kassoum, demain, il faut absolument voir cela ensemble au bureau … » dit-elle avant de replonger sans doute dans ses réflexions pour savoir comment sortir vite et bien de ce mauvais pas. L’ingénieur Kassoum lui n’a pas l’air de s’en faire. Il semble heureux de cette journée, de ces retrouvailles avec son ami Christophe avec qui il a travaillé il y a maintenant 20 ans à Bamako, et de cet échange fructueux avec les producteurs.

« Alors Etienne, la star de Baye, ça va ? il faudra toi aussi en rentrant que tu te mobilises pour envoyer quelques ballons de foot aux enfants de Baye ! » dit-il en riant avec un regard malicieux. Etienne ne dit rien ...  songeur. Le petit blanc aux yeux bleux et cheveux blonds a fait fureur dans le village … surtout quand il a dit qu’il passait bientôt le bac !

Monsieur Christophe, lui, est ailleurs. Il pense à son Dâ. Nous sommes au cœur de la zone traditionnelle de production de l’hibiscus. Il tente pendant les cinq heures de voyage qui nous ramènent à Kayes de tous nous convaincre, et en particulier Pauline et Kassoum, de l’intérêt de promouvoir cette culture en complément du fonio et d’installer une unité centralisée de séchage. Il finit même par donner d’un ton presque professoral une leçon d’hygiène et de qualité vis à vis des exigences du marché français.

« Non, mais Pauline, Kassoum, vous comprenez ? Il suffit d’une main sale, d’un parasite dans la production et tout le négoce en France est fichu ! »

« Oui, je comprends bien, Christophe, mais c’est une question de sensibilisation des producteurs » rétorque Kassoum.

Je crains fort que la sensibilisation n’y suffise pas. Nous sommes ici à mille lieux des règles et pratiques d’hygiène de notre société européenne aseptisée.

Dans quelques jours, ce n’est plus l’acheteur de France mais l’Ambassadeur de France en personne qui viendra les visiter si « Dieu le laisse passer »  … à moins qu’il ne termine avec ses souliers vernis au fond d’un marigot trop plein d’eau. Je me demande ce qu’en pensent les villageois de Baye : un toubab de plus, certes avec une cravate, et pas débraillé comme ceux d’aujourd’hui, mais est-ce que cela changera quelque chose ? Est-ce que au moins, celui-là achètera plus de fonio, reconstruira l’école ou aidera pour la route ? Ils en ont tant vu, ou plutôt si peu vu, que rien ne peut les surprendre.

« Ah l’Ambassadeur de la France… le jour du marché ? Mais alors, comment on va faire ? »

En descendant, nous croisons des orpailleurs couverts de boue et de terre de la tête aux pieds. Ces villageois remontent d’exploitations privées et sauvages d’or dans des conditions qui rappellent celles de l’exploitation du sel sur les salars du sud bolivien ou de l’or dans les galeries des mines de Potosi.

Des trous de plus de 20 mètres et des galeries dans lesquels des paysans s’engouffrent dans l’espoir de trouver le filon ou tout au moins des pépites d’or qui leur permettront de s’acheter demain la moto dernier cri en provenance de Chine et une vie qu’il pense meilleure. Des conditions pour nous inhumaines de travail, pas pour eux. Ils sont fiers de se faire prendre en photo, une pépite d’or à la main et le fusil dans l’autre ….

L’or est une des premières richesses du pays, exploité par des compagnies privées qui apportent l’investissement et la technologie nécessaires à son exploitation. Les mines canadiennes et sud-africaines de la région de Kenieba ont négocié des contrats où 20% à peine des bénéfices reviennent à l’Etat malien. Je pense alors à Hugo Chavez et Evo Morales qui viennent de renégocier au Venezuela et en Bolivie des contrats avec les entreprises pétrolières pour un partage plus équitable, sur lesquels près de 50% des bénéfices reviennent à l’Etat et sont réinvestis dans des programmes sociaux et d’investissements publics. Cela pourrait financer non pas un, mais « des » programmes fonio, des infrastructures ou des services au profit de ces paysans maliens qui sont ici oubliés des programmes d’assistance technique publique et même des ONG internationales. La zone est dite trop enclavée et difficile.

Ces mines offrent pourtant du travail, certes précaire, mais du travail quand même à des paysans appauvris. Passe encore que des travailleurs du Ghana ou de Guinée aient été « invités » à venir travailler là en lieu et place de villageois de la région, remerciés par les mines car considérés moins compétents. Passe encore que les conséquences environnementales de cette exploitation soient si peu connues, ou quand bien même le seraient-elles, si peu médiatisées. Des zones entières de savane sont en effet totalement retournées, des lacs de décantation des déchets de l’exploitation (l’or est extrait avec du cyanure) sont créés sans que personne ne puisse expliquer les possibles effets à court ou moyen terme sur les nappes phréatiques. Corruption des cadres et techniciens de l’Etat en charge de la surveillance des sites, manne monétaire pour l’Etat même si insuffisante : tout concourt à ce qu’aucune information ne sorte à l’extérieur sur ces conditions d’exploitation.

Des barbelés semblent isoler du reste du monde ces camps retranchés, illuminés la nuit pour des cadres canadiens et sud-africains venus gagner gracieusement leur vie pour quelques mois, tandis qu’à Kenieba, Papou et son grand frère grognent encore une fois contre la nième panne du vieux groupe électrogène d’un privé du village, qui les empêche de terminer leur feuilleton télévisé, et que Fatima et Aoua balayent toujours et encore depuis des années la cour de terre battue de la concession à la lampe torche « made in China » !