
Paysanne en Ariège, éleveuse d’alpagas, agronome de formation et ancienne porte-parole de la Confédération paysanne, Laurence Marandola s’engage depuis de nombreuses années pour une agriculture paysanne respectueuse du vivant, en France comme en Amérique latine.
Comment décririez-vous le lien qui unit les paysans et les paysannes à leurs terres et à leurs animaux ?
Je dirais simplement que nous faisons partie intégrante de la nature, des écosystèmes. Ce n’est pas quelque chose à côté de nous, ni quelque chose qu’on observe de loin. C’est un lien très sensible, très concret aussi. On compose en permanence avec ce que la terre permet, ce que le vivant rend possible, et ce qu’on peut faire sans le déséquilibrer. Ce n’est pas une vision idéalisée ou folklorique. C’est un rapport d’équilibre, parfois fragile, entre un territoire, ses ressources, et nous, paysannes et paysans.
Une rencontre ou une expérience vous a-t-elle particulièrement marquée à ce sujet ?
Oui, en Bolivie, au début de ma carrière. J’étais agronome et j’intervenais auprès de paysannes et paysans indigènes. Je me souviens très bien d’un moment où je devais expliquer la différence entre le vivant et le non-vivant. Et là, je me suis arrêtée : cette distinction n’avait tout simplement pas de sens pour eux. Dans leur manière de voir le monde, presque rien n’est « non vivant ». Même ce que nous, nous classerions autrement. Cela m’a profondément bousculée. Je crois que cette expérience m’a surtout appris qu’il existe d’autres façons de voir le monde, beaucoup plus intégrées, où tout est lié.
Retrouve-t-on le même attachement à la terre et aux animaux en France et en Amérique latine ?
Oui, cet attachement existe partout. Je l’ai vu dans des contextes très différents, en Amérique latine comme en France.
Mais il faut être honnête : ce rapport au vivant reste minoritaire. Les modèles dominants, notamment la production animale industrielle, sont aujourd’hui plutôt déconnectés de cet équilibre.
En France, je retrouve des paysannes et des paysans très engagés, des pratiques d’élevage très cohérentes et sensibles, respectueuses des animaux, mais souvent isolés, peu soutenus, parfois à contre-courant.
Grâce à toutes ces expériences, j’ai pu réapprendre certaines choses. Notamment sortir de visions trop binaires : vie et mort, humain et nature. Ces frontières sont beaucoup moins évidentes quand on a été confronté à d’autres façons de penser.
Qu’est-ce qui menace aujourd’hui ce lien entre les paysans, la terre et les animaux ?
Ce qui le menace le plus, c’est la recherche de profit à court terme, la compétitivité, l’industrialisation. Elles sont partout, mais en agriculture elles prennent une forme très forte, parce qu’on travaille avec le vivant.
Cela pousse à produire toujours plus, plus vite, en essayant de contourner les règles du vivant : les cycles de l’eau, la fertilité des sols, la biodiversité, le bien-être animal, etc. On les connaît pourtant, ces équilibres. On sait très bien ce que ça veut dire. Mais malgré ça, on essaie de s’en affranchir avec des pseudos-solutions techniques ou chimiques.
Et au final, on se retrouve avec des systèmes qui tiennent artificiellement, avec des béquilles : engrais, pesticides, aides financières. Mais derrière, les sols s’abîment, les écosystèmes s’épuisent et sont malades, et tout devient plus fragile.
Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux citoyens ?
Je pense qu’il faut d’abord rappeler que l’agriculture repose sur des équilibres vivants. Les animaux, en particulier les herbivores et les ruminants, ne sont pas seulement là pour produire : ils participent pleinement à la vie des territoires, à la fertilité des sols et aux cycles naturels dont dépend notre alimentation.
Ce lien interdépendant entre les paysans, la terre et les animaux est précieux. Pourtant, nous avons parfois tendance à oublier tout ce qui relie ces éléments et à les considérer séparément. Or, lorsqu’un équilibre se rompt, c’est l’ensemble qui est fragilisé. Bien sûr, les questions de bien-être animal sont importantes, mais elles prennent tout leur sens dans une approche globale : réduire ces enjeux à des choix individuels ne permet pas d’en saisir l’ampleur. Ils nécessitent aussi des politiques publiques fortes et un véritable soutien à l’agriculture paysanne et biologique. Ce qui est déterminant, c’est la transformation du système agricole, alimentaire et économique.
Préserver ce lien, c’est finalement préserver notre capacité collective à produire une alimentation saine tout en prenant soin des terres, des animaux et des générations futures.