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Migrations et développement, des liens indéniables

Rencontre avec Speranta Dumitru, Maîtresse de conférences en Science Politique spécialiste des questions migratoires et de l’apport des migrants dans les sociétés.

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Dans une interview de 2018, vous dites que les migrants [économiques] contribuent à mains nues au développement et à la réduction de la pauvreté. Pourquoi ?

L’enjeu économique de la mobilité internationale est reconnu par l’ONU depuis 1994, quand l’argent transféré par les migrants commence à dépasser l’Aide Publique au Développement apportée par les États. Mais ce n’est qu’en 2015 que l’ONU inscrit la migration dans la politique de développement durable, comme un moyen de réaliser son 10ème objectif : « réduire les inégalités au sein des pays et entre les pays »... Il faut « faciliter la migration et la mobilité de façon ordonnée, sans danger, régulière et responsable, notamment par des politiques de migration planifiées et bien gérées ». Et « faire baisser au-dessous de 3% les frais des envois de fonds effectués par les migrants en éliminant les couloirs de transfert de fonds dont les coûts sont supérieurs à 5% ». Aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest, ces frais sont en moyenne de 10%. Et si on considère les 529 milliards de dollars transférés aux pays en développement en 2018, les migrants contribuent 3 fois plus au développement que les États riches.

Aujourd’hui, la migration polarise nos sociétés : pourquoi estelle devenue « anormale » ? 

La situation a changé. Avant la Première Guerre Mondiale, alors que 55 millions d’européens étaient partis pour les Amériques, l’émigration était considérée comme un fait normal… Avec des heurts, parfois, pour cause de concurrence avec les travailleurs locaux : en France par exemple, on se souvient du massacre de travailleurs italiens à Aigues-Mortes. Aujourd’hui, la violence a baissé, mais les africains qui traversent la Méditerranée se noient dans une indifférence qui gagne partout en Europe. Et le sujet est monté en épingle pour des raisons électorales. Un chiffre révélateur: en 2017 l’émigration de l’Afrique de l’Ouest - 8,9 M - est plus réduite que celle de l’Europe du Sud, qui est de 13,2 M. Mais un italien qui se déplace ne fait pas la Une des journaux.

Et en quoi une politique migratoire restrictive est-elle source d’appauvrissement ?

Les migrants sont aussi divers que les usagers d’une gare : certains vont au travail, d’autres rejoignent leur proches, ou font des affaires ... Si dans cette gare, vous triez les gens qui arrivent et qui partent, en montant des dossiers complexes, que se passe-t-il ? Vous mobilisez beaucoup d’argent dans une administration lourde, pour finalement vous appauvrir. Car les gens ne viennent plus chez vous acheter vos produits, ni travailler pour votre économie. Aujourd’hui freinée, la mobilité devient régionale : 50% des émigrants maliens s’installent en Côte d’Ivoire, et 80% des émigrants togolais – ailleurs en Afrique. Or les migrants (3% de la population mondiale) produisent 9% du PIB mondial. Alors que les économistes estiment qu’une ouverture totale des frontières doublerait le PIB mondial, l’Europe fait le choix étonnant de s’en priver. Mais qui écoute les économistes ?