“Ça ne tient plus” : la solidarité internationale face à la coupe des financements publics – Entretien avec Carline, responsable plaidoyer chez AVSF

Mobilisation "ça ne tient plus" - Lyon

Le 21 mai, AVSF a participé à la mobilisation “Ça ne tient plus” à Lyon, aux côtés de près de 200 associations lyonnaises et du Rhône. Dans un contexte de baisse drastique des financements de la solidarité internationale et associative, les organisations présentes ont interpellé à la fois les élu-es nationaux et les responsables locaux pour alerter sur une situation critique et demander un soutien renforcé à la solidarité.


Carline Mainenti, responsable plaidoyer chez AVSF, revient sur les raisons de cette mobilisation et sur les conséquences concrètes de ces coupes budgétaires, ici comme dans les pays d’action des ONG.

On entend beaucoup d’organisations dire que “ça ne tient plus”. Pourquoi cette alerte ?

Parce que nous assistons à une remise en cause profonde et rapide des moyens de la solidarité internationale. Entre 2023 et 2025, l’aide publique au développement française a chuté de près de 4 milliards d’euros. Elle ne représente plus que 0,42% de la richesse nationale, très loin de l’objectif fixé par les Nations unies de 0,7 % du revenu national brut.

Cette diminution n’est pas seulement une question budgétaire : elle se traduit par des impacts directs sur les acteurs de terrain. Ce sont 94 % des ONG françaises qui en subissent déjà les conséquences. Partout, des activités sont réduites, des projets sont suspendus et des emplois disparaissent, en France comme dans les pays partenaires.

Cette tendance se retrouve également à l’échelle locale. À Lyon, nous venons d’apprendre que la Métropole a décidé de supprimer son appel annuel à projets pour le financement d’actions de solidarité à l’international. Cette annonce, intervenue après notre mobilisation, confirme que les financements dédiés à la solidarité internationale sont aujourd’hui fragilisés à tous les niveaux de l’action publique.

Au-delà des chiffres, qu’est-ce que cela signifie concrètement pour les ONG dans les pays de coopération ?

Cela veut dire moins de présence sur le terrain, moins d’accompagnement, et donc plus de vulnérabilité pour les populations.

Déjà aujourd’hui, plus de 1 280 projets ont été réduits ou arrêtés, ce qui touche plus de 15 millions de personnes dans le monde. Ce sont des projets agricoles, vétérinaires, climatiques, de santé, d’accès à l’éducation, de défense des droits humains, … Ce sont des services essentiels et parfois vitaux pour les populations, qui se retrouvent fragilisées.

Pour AVSF, cela signifie des choix difficiles : réduire certains programmes de coopération, ralentir des dynamiques pourtant déjà fragiles dans le soutien que nous apportons aux organisations paysannes ou à des ONG nationales partenaires.

On parle souvent de conséquences “là-bas”. Mais en quoi ces baisses successives nous concernent-elles aussi ici ?

Elles nous concernent directement. Cette baisse de l’aide fragilise tout un écosystème associatif et de solidarité en France.

En 2025, on estime déjà à plus de 10 000 le nombre d’emplois disparus dans le secteur de la solidarité internationale et plus de 13 000 dans les asssociations oeuvrant uniquement en France. Derrière cela, il y a aussi des petites et moyennes associations qui risquent la faillite, et donc une perte de compétences, de savoir-faire, et de capacité d’action collective.

Or cette fragilisation des associations de solidarité internationale, impacte aussi notre capacité collective à affronter et répondre partout dans le monde aux crises climatiques, aux situations d’insécurité alimentaire, à prévenir des pandémies ou des conflits dans certains territoires, ou à éviter aux populations des migrations forcées : autant d’enjeux qui nous touchent aussi directement en France et sur lesquelles nous avons une responsabilité collective.

Enfin, il ne faut pas oublier que les associations jouent aussi un rôle essentiel dans la cohésion sociale en France, dans la prise en charge de services aux populations vulnérables, dans l’éducation, le sport, la santé, l’environnement. Leur affaiblissement a des effets systémiques.

Finalement, peut-on encore penser séparément les enjeux “ici” et “là-bas” ?

Non, clairement. Les crises actuelles montrent au contraire à quel point tous les pays sont interconnectés.

Les crises sanitaires récentes en sont un exemple : les zoonoses, les maladies qui se transmettent entre animaux et humains, ne connaissent pas de frontières. Elles nous rappellent l’importance de l’approche « One Health » (« Une seule santé »), qui reconnaît l’interdépendance entre la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes.

Mais cette interdépendance va bien au-delà de la santé. Climat, biodiversité, sécurité alimentaire, économie, conflits : ce qui se joue dans une région du monde a des répercussions bien au-delà de ses frontières. Et inversement, nos choix de production, de consommation et nos politiques publiques ont des conséquences ailleurs.

Penser les enjeux « ici » et « là-bas » séparément n’a pas de sens : les défis sont mondiaux et les réponses doivent l’être aussi.

Face à ce constat, que demande aujourd’hui le secteur associatif ?

Nous appelons le gouvernement français à revoir sa trajectoire et à réengager des moyens à la hauteur des enjeux dès 2026.

Il est indispensable de répondre à l’augmentation des crises humanitaires, alimentaires et climatiques, et de soutenir les populations les plus vulnérables.

Cet effort est possible sans alourdir les finances publiques. Des ressources existent déjà, comme les taxes solidaires sur les billets d’avion et sur les transactions financières, qu’il faudrait partiellement réaffecter à la solidarité internationale, conformément à l’objectif pour lequel elles avaient été créées.

D’autres pistes peuvent aussi être explorées, comme mettre en place au niveau national une loterie solidaire pour dégager des ressources complémentaires au profit des associations.

En une phrase, quel est aujourd’hui le risque principal ?

Le risque, c’est de casser un système déjà fragile au moment même où les crises s’accélèrent et de compromettre les réponses que la solidarité internationale permettait encore d’apporter jusque-là.

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