Tous les samedis, dès quatre heures du matin, alors que la ville de Cusco dort encore, des milliers de producteurs et productrices se retrouvent déjà au marché de Huancaro. Leur objectif : vendre leur production agroécologique à quelque 20 000 consommateur-ices urbain-es. Au-delà d’un lieu de vente, ce marché est devenu un espace où se joue, semaine après semaine, la fierté des paysans et paysannes qui le portent et le défendent.
Du champ à l’assiette
L’histoire de Huancaro remonte à plus de vingt ans quand, poussés par la précarité de la vente ambulante dans les rues de Cusco, les producteurs et productrices se sont organisé-es pour vendre leurs produits en direct. C’est ainsi qu’est née en 2004 l’Association Régionale des Producteurs Agricoles et d’élevage de Cusco (ARPAC), à l’initiative de 300 familles paysannes. Avec le soutien d’AVSF, ce groupement, composé à 90 % de femmes, a créé de toutes pièces le marché de Huancaro, situé au cœur de cette ville andine historique, ancienne capitale de l’empire Inca.
Cette nouvelle organisation exige de nouvelles compétences : transport, gestion et valorisation des produits, commercialisation… Mais elle permet surtout de répondre à une ambition centrale : vendre selon le principe « de la chacra a la olla » (du champ à l’assiette).
Revaloriser les cultures paysannes
Chaque samedi, le marché offre une expérience haute en couleurs. Fromages de la pampa d’Anta, pommes de terre et céréales des Andes, truites de Sicuani, fruits tropicaux de La Convención, fleurs de la Vallée Sacrée… Des produits locaux, tracés, vendus sans intermédiaires à des prix justes et inférieurs à ceux des autres marchés de Cusco. Et derrière chaque produit, une histoire, une famille, un territoire.
Les producteurs et productrices arborent fièrement des tenues traditionnelles, symboles des quelque 80 communautés péruviennes indigènes représentées. Le marché devient ainsi un espace de visibilité où les cultures paysannes sont reconnues et valorisées.
Les femmes, actrices de la transformation sociale
Les femmes jouent un rôle central dans cette organisation. Elles assurent la logistique, tiennent les stands, participent à la gouvernance du marché.
Formées par AVSF dans des écoles de « leaders paysans », certaines sont devenues administratrices, trésorières ou coordinatrices au sein de l’ARPAC.
Elles ont également pris part aux négociations avec les autorités locales pour faire reconnaître et soutenir ces marchés paysans. Cette implication renforce leur place dans les instances de décision comme dans l’espace public, tout en contribuant à la reconnaissance sociale du modèle paysan dans son ensemble.
Résister et s’adapter
En 2024, le marché connaît un tournant. Les paysannes et paysans sont expulsé-es manu militari du terrain que le gouvernement régional avait jusqu’alors mis à leur disposition gracieusement depuis des années. Leurs équipements sont saisis, leur dignité bafouée. Mais ils ne baissent pas les bras.
Une procédure est en cours, appuyée administrativement et juridiquement par AVSF.
« Se battre contre le gouvernement revient à affronter une machine colossale », explique Sandra, une dirigeante de l’ARPAC. « Mais nous défendons notre droit d’exister. »
En attendant, le marché a été relocalisé sur un espace plus petit, loué par les producteur-ices. Et chaque semaine, les consommateur-ices sont au rendez-vous. Preuve de l’attachement des habitant-es de Cusco à ce modèle, à ses producteur-ices et à la qualité des produits proposés.
Bien plus qu’un marché
Huancaro est devenu un symbole : celui d’un modèle agricole local, agroécologique et solidaire, capable de créer de la richesse tout en valorisant les savoir-faire ancestraux.
Une expérience pionnière, récompensée à l’échelle internationale, qui inspire aujourd’hui de nombreuses organisations en Amérique latine et montre qu’un circuit court peut être bien plus qu’un mode de commercialisation : un levier de reconnaissance sociale, culturelle et politique.