Mieux rémunérer les producteurs, préserver les savoir-faire locaux et renforcer l’autonomie alimentaire : les circuits courts portent des ambitions qui dépassent largement la simple proximité géographique. Damien Conaré, Secrétaire général de la Chaire UNESCO Alimentations du monde, revient sur leur rôle dans la transformation des systèmes alimentaires, notamment dans les pays du Sud.
De quoi parle-t-on exactement lorsqu’on évoque les circuits courts ?
Les circuits courts se caractérisent par le nombre limité d’intermédiaires : idéalement pas plus d’un entre le producteur et le consommateur. Cela permet une meilleure répartition de la valeur ajoutée et une plus juste rémunération des activités agricoles. Même s’ils n’impliquent pas nécessairement une proximité physique, dans la plupart des cas, ces circuits sont également locaux, car limiter les intermédiaires revient souvent à limiter les distances parcourues.
Ce modèle répond à une évolution du système alimentaire, marqué depuis plusieurs décennies par l’industrialisation et la multiplication des intermédiaires. Une distanciation s’est installée entre producteurs, aliments produits et consommateurs. Elle est à la fois économique, géographique, mais aussi cognitive et politique. On connaît de moins en moins bien l’origine et les conditions de production de notre alimentation.
Les circuits courts visent ainsi à recréer un lien direct entre celles et ceux qui produisent et celles et ceux qui consomment.
En quoi les circuits courts apportent-ils des réponses concrètes aux crises alimentaires, climatiques et économiques ?
Les systèmes alimentaires actuels sont dysfonctionnels aux deux extrémités de la chaîne. D’un côté, de nombreux agriculteurs sont mal rémunérés, parfois en situation de pauvreté. De l’autre, une part croissante de la population a des difficultés d’accès à l’alimentation.
L’enjeu est donc de développer des modes de commercialisation qui rémunèrent mieux les producteurs tout en restant accessibles aux consommateurs. Les circuits courts constituent un levier en ce sens : en réduisant le nombre d’intermédiaires, ils limitent les acteurs qui captent la valeur ajoutée.
Ils peuvent aussi contribuer à réduire les pertes et le gaspillage, les emballages et les impacts environnementaux liés au transport, tout en maintenant des activités agricoles sur les territoires et en redonnant du sens au métier d’agriculteur.
Dans quelle mesure les circuits courts peuvent-ils améliorer l’accès à une alimentation de qualité pour les populations du Sud ?
Les circuits courts peuvent favoriser la disponibilité de produits frais, locaux et mieux adaptés aux habitudes alimentaires.
La situation reste toutefois complexe dans de nombreux pays du Sud global. Sur les marchés, certains produits importés arrivent à des prix très bas, parfois inférieurs à ceux des productions locales. Cela crée une concurrence difficile à surmonter.
Dans ce contexte, les circuits courts doivent s’accompagner d’un travail de revalorisation des productions locales, à la fois économique et symbolique. Il s’agit de redonner de la valeur à des produits parfois délaissés, en mobilisant aussi les dimensions culturelles de l’alimentation.
Au-delà de l’économie, quel rôle jouent les circuits courts dans la reconnaissance des producteurs et des savoir-faire locaux ?
Ils contribuent à réhabiliter des produits et des savoir-faire locaux, et à préserver une diversité agricole et culinaire. Certains produits emblématiques, issus de techniques spécifiques, connaissent un regain d’intérêt et circulent au-delà de leur territoire d’origine.
Ces dynamiques participent à une reconnaissance culturelle et permettent aussi de sensibiliser les individus aux conditions de production. Favoriser une relation plus directe permet une meilleure compréhension des pratiques agricoles.
Comment voyez-vous évoluer les circuits courts dans les années à venir, notamment dans les pays du Sud ?
Les crises récentes ont montré la vulnérabilité des systèmes alimentaires mondialisés et ont relancé les débats sur l’autonomie alimentaire. La capacité à produire localement et à organiser les systèmes à des échelles territoriales devient un enjeu central.
Dans ce contexte, les circuits courts doivent s’inscrire dans une réflexion plus large sur la résilience des systèmes alimentaires, dans les pays du Nord comme du Sud.